Lettre à Condorcet, 12 novembre
nouvel amour et le souvenir, toujours présent, de celui qui a marqué sur elle une empreinte ineffaçable.
On a daté la première entrevue des deux amoureux du mois de juin 1772; quant à l’abandon complet, on le recule jusqu’au 10 février 1774. Cette précision, importe-t-il tant que cela de chercher à la fixer? Si on veut seulement montrer que cette passionnée ne s’est pas livrée sans lutte, nous en prenons acte; mais si Julie de Lespinasse a eu des hésitations, c’est tant à cause de M. de Mora, dont elle n’était que momentanément séparée, et qu’elle espérait revoir un jour, que parce que M. de Guibert ne lui inspirait qu’une confiance médiocre : «Je frémis, lui écrira-t-elle plus tard, en pensant que je ne puis m’en prendre qu’à vous de tout ce que j’ai souffert depuis ce jour funeste. »
Tout en lui reprochant sa chute, elle lui faisait les protestations les plus ardentes, les moins contenues. Parlant d’elle et de M. de Mora, elle s’écriait :
« C’est vous qui aviez troublé, renversé le bonheur de cette âme si tendre... C’est vous qui nous aviez condamnée à un malheur affreux, et c’est vous que j’aime. Je serais morte de douleur et je suis destinée à vivre, à languir, à gémir, à vous aimer, à maudire sans cesse la vie et à en chérir quelques instants h »
A cette fougue débridée, comment répond le comte de Guibert? D’abord, il est surpris, inquiet presque, n’étant guère préparé, par ses aventures antérieures et les conquêtes faciles qu’il a rencontrées sur sa route, à « ce flot impétueux, à ce torrent de lave ». Il louvoie, il se dérobe, chaque fois qu’il peut; il fuit les questions directes, il esquive les terrains brûlants ; ses lettres sont d’un ton si banal, que M Ile de Lespinasse peut les communiquer, sans péril pour sa réputation, à ses confidents habituels.
« Vous me dites si peu de vous, lui reproche-t-elle avec une pointe d’ironie, que vos lettres pourraient presque aller à toutes les personnes que vous connaissez. »
Elle a plus de souci de la santé de l’être qu’elle a élu, que de la sienne propre ; elle met comme une discrète pudeur à y faire allusion :
«... Voyez quelle horrible personnalité : voilà trois pages pleines de moi et cependant je crois que c’est de vous que je sois occupée; au moins je sens que j’ai besoin de savoir comment vous êtes, comment vous vous portez. »
Le mois suivant, elle se laisse aller aux confidences sur un sujet qu’elle s’était interdit jusqu’alors d’aborder. Ses souffrances ont été si vives, qu’elle a dû prendre, à cinq heures du matin, deux grains d’opium, dont elle a obtenu du calme, « qui vaut mieux que le sommeil ».