‹ Poitrinaires et grandes amoureusesChapitre 12 sur 17 · Lettre du 9 octobre · texte numérisé non relu

Lettre du 9 octobre

Mais elle ne se fait aucune illusion sur la gravité de son mal :

« N’avez-vous jamais vu, écritelle à celui auquel elle livre toutes ses pensées, n’avez-vousjamais vu de ces malades attaqués de maux lents et incurables? Quand on demande de leurs nouvelles aux gens qui les soignent, ils répondent : cela va aussi bien que leur état le comporte ; c’est-à-dire : il mourra, mais il aura quelque temps de répit : voilà tout juste l’espèce de santé de mon âme. »

La santé du corps la préoccupe moins, et c’est tout à fait incidemment qu’elle parle d’un crachement de sang, signature irrécusable de l’affection dont la mort seule la délivrera.

Le Comte de Gdibert.

La tuberculose a présenté cette (Collection de 1 auteur.) particularité, dans le cas que nous exposons, qu’elle a lentement évolué, comme chez les nerveux, et plus spécialement chez les hystériques.

De 1 hystérie, Julie de Lespinasse a présenté les signes somatiques autant que moraux. Qui ne reconnaîtrait l’affection protéiforme dans « cet état d’angoisse qui ressemblai! à l’agonie », et qu’avait précédé un accès de larmes qui lui avait duré quatre heures ? Quelle autre qu’une hystérique

aurait pu écrire des épîtres d’une ardeur aussi brûlante, que celles où nous aurions pu glaner des centaines de passages de ce genre :

« Je cède au besoin de mon.cœur, mon ami. Je vous aime; je sens autant de plaisir et de déchirement que si c’était la première et la dernière fois de ma vie que je prononcerais ces mots...

« Mon ami, je vous aime comme il faut aimer, avec excès, avec folie, transport et désespoir...

« Mon ami, je n’ai plus d’opium dans la tête ni dans le sang. J’y ai pire que cela, j’y ai ce qui ferait bénir le ciel, chérir la vie, si ce qu’on aime était animé du même mouvement; mais mon Dieu, ce qu’on aime est justement fait pour faire le tourment et le désespoir d’une âme sensible. »

La passion va crescendo et atteint au diapason le plus élevé, témoin l’exquis billet qui a pris place dans les anthologies :

« De tous les instants de ma vie, 1774.

« Mon ami, je souffre, je vous aime et je vous attends. »

Quand par instants, elle se ressaisit, elle se demande si ce n’est pas une sorte d’envoûtement qui l’enchaîne à l’homme qu’elle accable de son amour :

« Je ne peux pas m’expliquer, confesse-t-elle ingénûment, le charme qui me lie à vous. Vous n’êtes pas mon ami, vous ne pouvez pas le devenir ; je n’ai aucune sorte de confiance en vous, vous m’avez fait le mal le plus profond et le plus aigu qui puisse affliger et déchirer une âme honnête; vous me privez, peut-être pour jamais en ce moment-ci, de la seule consolation que le ciel accordait aux jours qui me restent à vivre; enfin, que vous dirais-je! vous avez tout rempli, le passé, le présent et l’avenir ne me présentent que douleurs, regrets et remords ; eh bien ! mon ami; je pense,

je juge tout cela et je suis entraînée vers vous par un attrait, par un sentiment que j’abhorre, mais qui a le pouvoir de la malédiction et de la fatalité ».

Elle a beau se raisonner, elle ne peut vaincre son penchant, elle est entraînée et supporte, malgré elle, un ascendant qu’elle est, dans le fond, heureuse de subir. Elle a des remords de ce qu’elle donne, et aussi des regrets de ce qu’elle est forcée de retenir.

La moindre indisposition de son amant cause à la sensible Julie des alarmes qui se trahissent dans ses lettres.

M. de Guibert est-il seulement enrhumé, elle est désolée de ce que ce rhume deviendra (par son indifférence à se soigner) une maladie. Et ce sont d’affectueuses, de maternelles recommandations :

« Vous devriez garder votre lit tous les jours, et vous vous proposez déjà de sortir. En grâce, mon ami, buvez; soyez tout à fait dans votre lit sans y lire ni écrire... je vous attendais depuis neuf heures ; il y avait de l’eau d’orge, de guimauve, de l’orgeat, pour vous faire prendre par force une bavaroise, voilà comment cela s’appelle, et non pas de la soupe.

«Mon Dieu, que je voudrais être àcôté de votre lit! je vous soignerais ; jamais garde n’aurait eu tant de zèle et d’affection...

« Vous ne me dites pas si vous avez de la fièvre dans ce moment-ci. J’enverrai savoir de vos nouvelles à une heure; en grâce, mon ami, ne sortez point!... J’exige de vous que vous passiez la soirée dans votre lit; je vous assure que si vous n’y prenez garde, vous ferez de ceci une fluxion de poitrine... Mon ami, buvez, mais quoi? je crains que ces eaux n’aient trop d’activité. De la guimauve ou de l’eau d’orge. Si vous venez chez moi, vous on aurez de toute

prête; mais ne venez pas, ne venez pas. Ménagez-vous pour ce qui vous aime avec tant de tendresse ».

Un autre jour, elle met en garde son ami contre un remède puissant, sans doute, mais qui n’est pas sans inconvénient si on le prend sans discernement et avec excès.

« Ne prenez pas trop de quinquina, recommande-t-elle à M. de Guibert, il fait mal à la poitrine et quand il guérit trop vite la fièvre, on a presque toujours des obstructions... »

Parle-t-elle de ses maux, elle s’en excuse, comme d’un accès d’égoïsme : «Je suis fort souffrante ces jours-ci, mais c’est presque mon état habituel ; la durée des maux de tête ôte jusqu’à la consolation de s’en plaindre \ »

Les troubles gastriques font leur apparition et lui font ressentir un « état de souffrance inexprimable ». Toute espèce de nourriture lui fait un mal égal ; son médecin en conclut qu’il se forme « un embarras au pylore ». Etranges maux qu’elle ne connaissait pas encore ; tout ce qu’elle en peut dire, c’est qu’ « on est à la torture, quand cette porte veut se fermer. »

On lui a prescrit de la ciguë ; que n’est-elle préparée comme celle de Socrate ! Elle verrait la terminaison de ses maux.

Par une contradiction qui n’est pas rare, surtout chez les névropathes, tout en souhaitant ardemment de mourir, elle se reprend à vivre intensément ; mais n’est-ce pas un mode de suicide comme un autre? Tous les jours elle dîne avec quinze personnes et cela la fatigue plus que celanel’intéresse, car elle sent bien qu’il lui faut du repos, que sa machine est détruite.

Elle est dans « une disposition physique détestable »,

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