Lettre du 29 août
qu’elle attribue à l’usage de la ciguë, qui conserve malgré tout « quelque propriété de poison ». Elle s’est sentie prise de défaillance vingt fois dans la même journée.
Elle a éprouvé un malaise qu’elle ne sait exprimer ; jamais elle n’a si bien compris la parole de Fontenelle, peu de temps avant sa mort : une grande difficulté d'être.
Il lui suffit de recevoir un mot rassurant de l’adoré : cela va mieux, cela va bien, je suis tranquille, pour qu’elle reprenne de la vie et des forces. Elle en oublie jusqu’à la gravité de son mal.
« J’étais anéantie depuis trois jours : on dit que cela tenait aux nerfs ; et moi qui en sais plus que mon médecin, je crois que cela tenait à vous. »
Elle est de plus en plus nerveuse. Reste-t-elle quelques jours sans recevoir de nouvelles, elle se plaint qu’on ne l’aime pas comme elle sait aimer, qu’on la fait mourir d’inquiétude et de douleur, qu’on fait le tourment et le désespoir de son âme. Dans son imagination exaltée, elle songe que son ami a peut-être été victime d’un accident, qu’on lui cache pour ne pas provoquer chez elle d’émotion. Ces mots échappés de sa plume trahissent ses inquiétudes :
de MM. Plon-Nour:
« On n’a pas ouvert une seule fois ma porte aujourd’hui que je n’aie eu un battement de cœur ; il y a eu des instants où j’ai craint d’entendre votre nom, et puis j’ai été désolée de ne pas l’avoir entendu. Tant de contradiction, tant de mouvements contraires sont vrais et s’expliquent par ces trois mots : je vous aime 1 ».
La maladie poursuit implacablement son cours ; les calmants, les soins atténuent les souffrances ; par instant, l’appétit se réveille, mais la Faculté est là qui veille pour combattre ce dangereux symptôme.
« Vous ne connaissez pas, écrit M Ue de Lespinasse à son amant, vous ne connaissez pas le plaisir de manger poussé jusqu’à la passion. Eh bien! j’en suis là depuis douze ou quinze jours, et les médecins qui sont des ignorants ou des barbares, prétendent que c’est un mauvais symptôme pour ma poitrine. Si je pouvais calmer ma toux, je ne me soucierais guère de leur pronostic 2 ».
Sa confiance dans la médecine n’en est pas augmentée, et l’on comprend sa réflexion, qui n’est qu’une boutade, mais qu’on se sent disposé à lui pardonner :
« C’est un grand malheur que d’avoir besoin des secours des aveugles. Il semble qu’on tomberait bien sans eux, et que l’appui qu’on cherche n’est bon qu’à nous précipiter plus vite dans l’abîme 3 ».
Il n’y a qu’une médication qui lui serait salutaire, mais le remède serait pire que le mal.
Son épuisement et l’affaiblissement de tout son être la contraignent à fuir « les convulsions de la passion ». Mais elle ne se tient pas bien longtemps parole. Dès qu’elle voit,