‹ Poitrinaires et grandes amoureusesChapitre 15 sur 17 · Lettre du 17 octobre · texte numérisé non relu

Lettre du 17 octobre

Cependant le dénouement approchait; comme la plupart des phtisiques, M ,Ic de Lespinasse jouissait de cette euphorie qui cache à ces condamnés à mort le sort qui les attend. Par instants, cependant, elle avait de sombres pressentiments :

« Je ne sais si c’est ma mauvaise santé, écrivait-elle à Condorcet, mais je n’ai jamais été si pressée de vivre. Il me semble que je vais échapper à tout ce qui me plaît et m’intéresse, et si je suivais mon mouvement, je donnerais à ma volonté l’expression de celle des mourants. Il me semble que c’est toujours pour la dernière fois que je veux ou que je désire. Vous voyez que voilà une espèce de folie ou de faiblesse qu’il ne tiendrait qu’à moi de nommer pressentiment. »

Elle est résignée à l’inévitable ; tout au plus, pour assoupir sa douleur et éteindre sa fièvre, recourt-elle au bienfaisant opium, dont progressivement elle a dû augmenter les doses, et à des bains fréquents.

Le médecin qui la traite ne se méprend pas sur la nature de son mal, dont les causes sont, pour lui, morales autant que physiques.

« Il me répète sans cesse que je suis consumée de chagrin, que mon pouls, que ma respiration annoncent une douleur active et il s’en va toujours en disant : Nous n’avons pas de remède pour l’âme. »

Aussi a-t-elle pris la résolution de se passer de lumière médicale ; on lui en fait doucement le reproche autour d’elle.

« C’est une chose bien singulière, lui dit la comtesse de Boufflers, de trouver une personne d’esprit qui redoute les médecins et non les drogues. Vous imaginez donc que c’est avec un couteau qu’ils tuent les gens? Croyez-moi, leurs pilules sont plus malsaines que leur présence; et quand on se livre une fois aux médicaments, le plus court est de

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Fragment d’une lettre de Madame la Marquise de Boufflers. (Collection Noël Charavay.)

les consulter, car quelque ignorants qu’ils soient, ils en savent encore plus que nous là-dessus 1 ».

Ce n’est que sur les instances de M. de Guibert, auxquelles se joignirent celles de d’Alembert, qu’elle consentit à recevoir la visite d’un autre médecin que celui de sa rue , un Monsieur Sonteul, qui demeurait rue de l’Université, près celle de Beaune, « à côté du pâtissier ». Elle n’accepta de voir Bordeu, un des plus illustres praticiens de son temps, que « le poignard sur la gorge » : « J’ai cédé à l’amitié en voyant Bordeu, écrivait-elle. Avant qu’il soit peu, la même amitié gémira de l’inutilité de ses secours ».

Du premier coup d’œil, Bordeu vit clair dans son cas; tout en reconnaissant qu’elle avait les poumons attaqués, il fut assez perspicace pour deviner la plaie secrète qui la minait et qui était au-dessus des ressources de son art.

Ce fut une lente et terrible agonie. Ses traits se

Bordeu

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