‹ Poitrinaires et grandes amoureusesChapitre 3 sur 17 · Mémoires de Marmonlel · texte numérisé non relu

Mémoires de Marmonlel

se félicitait de l’avoir trouvée dans cette jeune provinciale ravie de rompre une chaîne qui était lourde, et de venir prendre place dans un salon où elle espérait ne pas tarder à faire figure.

Son arrivée fut saluée par des cris de joie; le spectacle, qui languissait, soudain reprit de l’éclat, comme si une fée avait touché de sa baguette cette demeure où l’on sommeillait.

Dès l’abord, tout alla au mieux. La nouvelle venue se tenait modestement au second plan, ne parlant que lorsque son chef d’emploi d’un geste l’y autorisait, reportant toujours à sa « seconde mère » le succès qu’elle recueillait. La vieille dame se félicitait d’avoir eu la main aussi heureuse, bénissait le ciel de l’avoir si bien guidée dans son choix. Cette lune de miel ne devait avoir qu’une éphémère durée. Vint le jour où la bonne entente qui avait jusqu’alors régné entre les deux femmes, fut compromise par la coquetterie de la plus jeune.

Le président Hénault et le chevalier d’Aydie, tous deux ayant franchi le cap de la soixantaine, s’étaient montrés,

Le Président Hénault.

(D’après une gravure de Voyez jeune.)

au début, parmi les plus empressés. Le vieux magistrat fut même assez atteint pour parler d’épouser! Ces soupirants sexagénaires ne pouvaient convenir à l’ardente Julie; sans les décourager et sans vouloir les sevrer trop brutalement de leurs illusions, elle avait d’autres visées.

A ce moment fréquentait, dans le salon de Saint-Joseph, un jeune gentilhomme irlandais, qui renouvelait assez ses visites pour donner l’éveil à la dame de céans, laquelle ne tarda pas à s’apercevoir de certains a parte, qui n’exigeaient que deux personnages et se passaient assez volontiers de témoins. Julie, que les soupirs du chevalier et les madrigaux du président laissaient froide, paraissait, au contraire, prendre un vif intérêt aux propos du galant étranger. Ce fut sa première passion.

La jeune fille, qui jusqu’alors s’était montrée docile, raisonnable, va désormais se révéler sous un aspect nouveau.

A l’ordre qui lui fut donné « de se tenir dans sa chambre » dès que l’objet de sa flamme paraîtrait, elle répondit par un refus formel de céder. Remontrances, supplications, restèrent sans effet. De guerre lasse, sa tête, déjà très vive, s’exalta au point qu’elle résolut de s’empoisonner. Elle prit 60 grains d’opium, qui ne lui donnèrent point la mort qu’elle désirait, mais qui la jetèrent dans des convulsions épouvantables, dont ses nerfs demeurèrent toujours attaqués 1 .

Le départ du jeune insulaire mit fin à l’incident. M. de Taaffe — est-on responsable de son nom? — retourna en Angleterre et la correspondance entre les deux amoureux s’espaça, jusqu’à cesser complètement. L’aventure n’eut pas d’autres suites.

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