Correspondance littéraire de la Harpe , t. I
Avant de reprendre M lle de Lespinasse chez elle, M me du Deffand lui avait écrit :
« Il y a un article sur lequel il faut que je m’explique avec vous, c’est que le moindre artifice, et même le plus petit art que vous mettriez dans votre conduite avec moi, me serait insupportable. Je suis naturellement défiante et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. J’ai deux amis intimes, qui sont Formont et d’Alembert; je les aime passionnément, moins par leur agrément et par leur amitié pour moi, que par leur extrême vérité. »
On entend les hauts cris que jeta la vénérable douairière, lorsqu’elle eut acquis la preuve que la jeune personne qu’elle avait dégrossie, « déprovincialisée », la trahissait dans ses affections les plus chères, réunissait dans sa petite chambre, à l’insu de sa protectrice, les plus illustres de ses visiteurs, entre autres ce d’Alembert, auquel injonction lui avait été faite de ne pas prétendre.
Qui m’aime me suive! s’était écriée l’ingrate, et le philosophe s’était enrôlé sous la bannière de la révoltée. D’autres avaient suivi, heureux de se libérer d’un joug qui commençait à leur peser. Le président Hénault, le duc de Luxembourg, prirent parti contre la duègne, en faveur de l’émancipée; jusqu’au duc de Choiseul, qui sollicita du roi une gratification annuelle, pour mettre celle-ci à l’abri du besoin. Encore M me du Deffand se serait-elle consolée de toutes ces défections, si l’insoumise ne lui eut ravi son philosophe!
Celui-ci, à vrai dire, n’alla retrouver l’infidèle qu’un an après son départ de chez la marquise; une affection grave, dont il fut atteint, les précipita, si l’on peut dire, dans les bras l’un de l’autre.
D’Alembert demeurait alors chez sa nourrice et ne pensait pas à la quitter. Sur ces entrefaites, il tombe malade, assez dangereusement pour inquiéter Bouvard, son médecin. Sa maladie, au rapport de Marmontel, était « une de ces fièvres putrides, dont le premier remède est un air libre et pur ». Son logement chez unevitrière était une petite chambre mal éclairée, mal aérée, avec un lit à tombeau, très étroit. Bouvard déclara que l’incommodité de ce logement pouvait lui être funeste. Watelet lui en offrit un dans son hôtel, voisin du boulevard du Temple; il y fut transporté et M IIe de Lespinasse, quoi qu’on en pût penser et dire, s’établit sa garde-malade. Personne n’en pensa et n’en dit que du bien. D’Alembert revint à la vie et, désormais, consacrant ses jours à celle qui en avait pris soin, il désira se loger auprès d’elle. Rien de plus innocent que leur intimité; aussi fut-elle respectée; la malignité même ne l’attaqua jamais, et la considération dont jouissait M lle de Lespinasse, loin d’en souffrir aucune atteinte, n’en fut que plus honorablement et plus hautement établie 1 .
Bien que d’Alembert n’indique pas son état de santé comme la cause déterminante de son installation rue Saint- Dominique, et laisse entendre que ce fut « pour obéir à un sentiment plus tendre » qu’il quitta sa nourrice 2 , il semble bien qu’il n’entretint avec M lle de Lespinasse que des relations sur la nature desquelles la calomnie n’avait aucune prise. Appelons cela de l’amitié amoureuse — si le mot n’avait pas encore cours, la chose existait— mais quelque malaisé qu’il soit d’en décider, la passion des deux amants, du fait surtout de l’un des partenaires, paraît avoir été