Marmontel, Mémoires
2. Duclos dit plaisamment, le jour que l’on transporta le malade : « Voici un jour remarquable, c’est aujourd’huy que l’on a sevré d’Alembert. »
contenuedans des bornes infranchissables. Tenons un langage moins énigmatique :
d’Alembert avait un son de voix si clair, si perçant qu’on le soupçonnait « d’avoir été dispensé par la nature de faire à la philosophie le sacrifice cruel qu’O rigène crut lui devoir ». Des indiscrétions couraient dans le monde sur la consti-
(D’après C.-N. Cochin.)
tution physiologique de notre personnage; quelqu’un qui avait, sans nul doute, son franc parler avec d’Alembert, lui écrivait :
« Vous vous imaginez qu’il n’y a qu’à se présenter à l’Académie pour y être admis, mais il faudrait pour cela qu’il n’y eût pas de duchesse de Chaulnes au monde.
Apprenez que, malgré tous vos talents, vous n’auriez pas été reçu seulement à sa cour. Elle pense peut-être qu’il vous en manque quelques-uns, qu’elle regarde comme indispensables à un grand homme. Elle a dit que vous n’étiez qu’un enfant : on entend cela; elle croit que même, dans un sérail, vous trouveriez une éternelle enfance. Je ne le crois pas 1 . »
Jean-Jacques 2 , qui connaissait bien notre personnage, s’est exprimé plus crûment : « Elle (M lle de Lespinasse) a fini par vivre avec (d’Alembert), s’entend en tout bien et en tout honneur, et cela ne peut s'entendre autrement ».
Une anecdote courut de bouche en bouche : une dame, qui voulait mettre du prix à sa chute, s’efforçait de donner de la jalousie à celui qui la poursuivait de ses assiduités, en faisant l’éloge le plus pompeux des qualités de notre philosophe, et comme pour accentuer son admiration : Oui, c’est un Dieu, déclarait-elle. A quoi ripostait, du tac au tac, le Monsieur, piqué au vif : Ah, s’il était Dieu, Madame, il commencerait par se faire homme! Comme l’a dit fort joliment Arsène Houssaye, d’Alembert n’était, pour M IIe de Lespinasse, que « le pain quotidien de l’amour », et elle n’était pas femme à se contenter de ce frugal repas.
Avant de parler de la grande passion qui occupa la fin de sa vie, il n’est pas superflu de nous représenter notre héroïne telle qu’elle était au naturel, à l’époque où elle mit en batterie toutes les armes de la séduction.
Ce qui suit est une simple esquisse, mais les traits
1. Lettre de Formont,du 4 décembre 1754 (Correspondance de M ac du Deffand, 1,1865,1226).