‹ Poitrinaires et grandes amoureusesChapitre 6 sur 17 · Confessions, 2 e partie, livre IX · texte numérisé non relu

Confessions, 2 e partie, livre IX

principaux y sont.

« Elle était bien faite, d’une figure agréable, avant que la petite vérole l’eût gâtée. » Bien qu’elle eût longtemps redouté un fléau dont elle savait les suites, quand on avait l’heur de n’y pas succomber, elle avait refusé de se laisser inoculer, persuadée qu’elle avait eu, dans son enfance, une maladie qui avait offert des symptômes présentant avec la variole quelque analogie.

Le mal se montra cette fois inexorable; elle resta assez marquée pour avoir les traits grossis, et le teint perdu. Elle conserva des maux de tête et des maux d’yeux presque continuels, qui l’obligèrent à recourir maintes fois aux bons offices d’un secrétaire. Tantôt d’Alembert, tantôt Condorcet, mais d’Alembert le plus souvent, s’efforçaient de lui rendre ce service. Elle dictait parfois du lit, ou de sa baignoire; mais, ne vous méprenez pas, cette baignoire de « forme sabot, en cuivre rouge », comme l’indique l’inventaire, était, selon les usages du temps, recouverte d’une planche, qui ne laissait passer que la tête de l’occupante » : ce qui éloigne toute idée d’indécence » observe un de nos gentilshommes écrivains; n’est-ce pas

plutôt qu’elle sentait avec d’Alembert cette quiétude qu’une femme éprouve vis-à-vis de l’homme qui ne lui inspire aucun désir?

Sachant sa complaisance à son endroit, elle mettait celleci à toute épreuve, fût-elle la plus pénible, la plus humiliante : c’était d’Alembert qui, au plus fort de la passion de son amie, allait quérir les lettres de l’aimée à la poste et les venait remettre à leur destinataire, sans que sa jalousie eût la velléité de se manifester!

Le moment est venu de présenter l’homme qui a joué un rôle capital dans l’existence de M lle de Lespinasse, cette femme « à l’âme ardente, au naturel brûlant, à l’imagination romanesque ».

Fils aîné du comte de Fuentès, ambassadeur extraordinaire, accrédité, en 1764, par le roi d’Espagne, Charles III, à la cour de France, le marquis de Mora semblait un « descendant du Cid attardé dans le siècle de la poudre, des mouches et des petits vers à Chloris 1 . Gendre du comte d’Aranda, le tout-puissant ministre de Charles III, qui avait obtenu de son souverain un décret d’expulsion contre les Jésuites, on pressent quel accueil fut réservé, par le clan des philosophes, dont d’Alembert était l’âme, à ce jeune Espagnol, qui s’offrait, en outre, le luxe d’avoir l’esprit le plus juste, le plus cultivé, le plus éclairé, et, avec cela, une physionomie vive, douce, spirituelle, la taille noble et leste, tous les agréments, disait celle qui trace ce portrait « que l’on désire en son fils, en son frère, en son ami ». Mais M lle de Lespinasse ajoutait ce correctif : « Il est incapable d’aimer, il a eu infiniment de goûts passagers, oui, mais

des lettres de M Uc de Lespinasse, par Eugène Asse. ^ 18 —

d’amour jamais.»

C’était l’impression première; elle devait se modifier par la suite.

« L’absence, la maladie, la mort prématurée perpétuèrent son prestige, fixèrent à son front l’auréole 1 . »

Lequel des deux alluma la flammePil devient bien difficile à distance de le démêler... « Ce jeune homme — relate Marmontel — avait pris pour elle un sentiment passionné; nous le vîmes plus d’une fois en adoration devant elle. » Elle répondait, du reste, à cette ardeur, si nous en croyons sonpropre témoignage. « Si vous saviez, disait-elle un jour à l’heureux successeur de M. de Mora — si vous saviez comme j’ai fait jouir une âme forte et passionnée du plaisir d’être aimé ! Il comparait celles qui l’avaient aimé, celles qui l’aimaient encore, et il me disait

Le Comte d’Aranda.

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