‹ Poitrinaires et grandes amoureusesChapitre 7 sur 17 · Marquis de Ségur, Julie de Lespinasse · texte numérisé non relu

Marquis de Ségur, Julie de Lespinasse

sans cesse : « Oh ! elles ne sont pas dignes d’être vos écolières; votre âme a été chauffée par le soleil de Lima, et mes compatriotes semblent être nées sous les glaces de la Laponie. Et c’était de Madrid qu’il me mandait cela! »

Voyant la tournure que prenaient les choses, la famille s’était alarmée et s’était empressée de rappeler le trop bouillant marquis. M. de Mora quitta Paris le vendredi 7 août 1772; il devait mourir en Espagne deux ans plus tard, le vendredi 27 mai : l’imagination de M Ue de Lespinasse qui, en amour du moins, était superstitieuse, en avait été frappée.

On est amplement fixé, grâce aux documents mis à jour par M. de Ségur, sur la nature du mal qui avait eu un dénouement si rapide. Dans ses lettres, M. de Mora fait allusion à ses vertiges, sa fièvre; les siens parlent de sa physionomie défaite et de sa maigreur décharnée.

Le 25 janvier 1771, il eut une crise terrible : un vomissement de sang, suivi d’une syncope, qui se prolongea tant qu’on ne crut pas qu’il en reviendrait. Les médecins appelés constatèrent qu’il avait les deux poumons pris, et qu’un climat doux et vivifiant était son unique chance de salut.

Au bout de deux mois, sa santé s’est assez améliorée pour que les Sangrados de son pays parlent de lui faire de nouvelles saignées; « car la vigueur, surtout si la douleur aux poumons persiste, pourrait lui être préjudiciable » : on reconnaît les idées humorales de nos ancêtres. L’amélioration persistant, le convalescent reprenait la route de Paris, pour voler dans les bras de celle dont l’absence avait avivé l’amoureuse angoisse. L’idylle reprit avec une recrudescence d’ivresse : Mora avait alors vingt-quatre ans, Julie de Lespinasse, trente-six.

« Quand je lui parlais, écrit-elle, de la distance immense que la nature avait mise entre nous, j’affligeais son cœur, et

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Fragment (Extrait de Lettres

d’une lettre ; autographes coi

e Mademoiselle d

Lespinasse.

M. Alfred Bovet.)

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bientôt il me persuadait que tout était égal entre nous, puisque je l’aimais... Il voyait mon âme, la passion qui la remplissait, et rejetait bien loin les jouissances de l’amour-propre »

Cet enivrement réciproque dura plusieurs mois. C’est au souvenir de ces heures où leurs corps vibraient au diapason le plus aigu de la félicité terrestre, que Julie s’écriait :

« Combien j’ai été aimée ! Une âme de feu, pleine d’énergie, qui avait tout jugé, tout apprécié et qui, revenue et dégoûtée de tout, s’était abandonnée aux besoins et au plaisir d’aimer. Voilà comme j’étais aimée! »

Quelques années plus tard, elle exaltait, en termes non moins enflammés, « la plus charmante, la plus parfaite de toutes les créatures », celui qui, « seul, lui aura fait connaître le bonheur ».

« J’étais aimée, écrira-t-elle, à un degré où l’imagination ne peut atteindre. Tout ce que j’ai lu était faible et froid en comparaison des sentiments de M. de Mora. Il remplissait toute sa vie; jugez s’il a dû occuper la mienne ».

Comment se méprendre sur la nature des relations qui ont uni deux êtres si bien faits pour se comprendre? Estce le langage des sens ou celui du cœur? Et, en dépit de l’assertion de la bonne dame 1 qui voudrait nous convaincre qu’il n’y eut, entre Julie de Lespinasse et M. de Mora, « que des communications par lettres et des conversations » ; malgré certains passages d’épîtres dont on a un peu forcé l’interprétation 2 , nous ne conservons, quant à nous,

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