Madame Suard
2. S’adressant au comte de Guibert, l’heureux mortel qui avait succédé à M. de Mora, Julielui écrivait : « ... Inutilement j’ai été honnête jusqu’à ce que je vous aie connu. » Et ailleurs : « Je ne suis devenue méprisable que parce que je vous ai aimé; vous n’avez douté de mon coeur que parce que je vous l’ai donné et vous n’avez cessé de m’estimer que parce que je vous ai fait le sacrifice de mon honnêteté. » Se trompe-t-on à de pareils accents? commente M.de Ségur; mais alors, répliquerons-nous, cette femme sensuelle, au tempérament qui ne connaissait pas la lassitude, aurait attendu la quarantaine pour goûter au fruit défendu ! Le plaidoyer, quelque généreuse intention qui l’ait dicté, confine, oserons-nous dire, à la candeur.
aucun doute sur la liaison charnelle des deux amants.
On se représente les ravages que durent exercer, sur deux santés délicates, les délires d’une passion poussée au paroxysme. La femme de quarante ans aime avec l’expérience de la vie, avec des tendresses quasi maternelles, et parfois avec des humilités d’enfant, mais elle aime aussi avec les forces agrandies de son esprit qui, selon la remarque de La Rochefoucauld, fortifie bien plus sa folie que sa raison. Quand par surcroît, elle est une de ces « embrasées » dont les phtisiques offrent si souvent le modèle, l’éréthisme génital ne connaît pas de limite.
Or, M lle de Lespinasse présente, indéniablement, au clinicien qui essaie de reconstituer son dossier pathologique, avec ses lettres et celles de ses familiers, les signes les moins récusables d’une tuberculose à début un peu tardif, et dont le terrain fut peut-être préparé par une variole antérieure.
Toutes les apparences plaident en faveur d’une contagion directe, dont M. de Mora aurait été l’agent actif : mais ce qui est remarquable dans son cas, c’est que l’évolution du mal fut particulièrement lente, malgré des accidents capables de la précipiter : des hémoptysies, de la fièvre, une toux convulsive et un organisme généralement délabré, en raison d’une organisation nerveuse exceptionnelle.
On peut suivre pas à pas les phases de son ultime affection, à travers la correspondance de ceux qui l’approchent et sont attentifs à ses moindres fluctuations. Nous ne pouvions souhaiter bulletins de santé plus explicites.
Le premier symptôme morbide s’était manifesté dès 1763.
D’Alembert mandait, à cette date, à Turgot, que « M lle de Lespinasse a beaucoup souffert d’un mal d’oreille, pour lequel elle a été saignée deux fois du pied ».
Nous avons parlé de ses maux d’yeux fréquents, qui l’obligeaient à recourir à la complaisance de ses deux secrétaires officieux, Condorcet et d’Alembert. Pour le plus jeune des deux, M lle de Lespinasse s’est toujours montrée d'une sollicitude quasi maternelle, lui prodiguant les recommandations, les conseils comme à un grand enfant :
« Je vous recommande surtout, écrivait-elle à Condorcet, de ne point manger vos lèvres, ni vos ongles : rien n’est plus indigeste, je l’ai entendu dire à un fameux médecin... Je vous recommande aussi vos oreilles, qui sont toujours pleines de poudre, et vos cheveux, qui sont coupés si près de votre occiput, qu’à la fin vous aurez la tête trop près du bonnet 1 . »
Un autre jour, elle le met en garde contre sa tendance à se mal tenir quand il parle; «il arrivera bientôt», lui dit-elle en plaisantant, à se « mettre le corps en deux, comme un prêtre qui dit le Confiteor à l’autel ».
Bien que malade, elle s’instituait le médecin de ses amis., et Condorcet comptait parmi ses meilleurs :
« Vous prenez trop de café, je le crois bien contraire à l’état où sont vos nerfs 2 . »
« Je suis accablée d’écriture, de rhume et de bêtise. Il me restera pourtant la force de vous gronder. Il me semble que c’est un tort en vous que d’être malade...
« Soyez de bonne foi avec vous-même, lui écrit-elle
1. Lettre du 3 juin 1769. (Lettres inédites de M"' de Lespinasse à Condorcet, d‘Alemberl. etc. Paris, 1887).