Lettre à Condorcet, du 18 novembre
à un autre moment, ditesvous bien qu’il faut que vous guérissiez et ne revenez à Paris que lorsque vous croirez y avoir réussi.
N’allez pas dépenser inutilement votre sensibilité et détruire votre santé. »
La goutte de Turgot, l’état de langueur de d’Alembert, toujours triste et abattu, la gas- Condorcet.
tri te de M. de (D>aînès Bonneville.)'
Saint-Chamans, tout lui est sujet à préoccupation.
Elle se félicite d’une amélioration dans la santé de d Alembert, qui va mieux depuis qu’il travaille moins ; mais de Saint-Chamans a « l’estomac en bien mauvais état », et cela lui fait peur pour sa poiti'ine : « Je connais, dit-elle, mille gens qui sont morts de la poitrine, en croyant n’avoir que l’estomac dérangé. » Et cela notait pas si mal observé.
L’an 1770 se passa, pour M Ile de Lespinasse, en accès de fièvre presque continuels. La première semaine de décembre, elle éprouva «des douleurs de rhumatisme effroyables»,
selon l’expression de Condorcet. Elle avait eu, notamment, un torticolis particulièrement douloureux, dont elle avait supporté les souffrances avec beaucoup de courage. La toux, une toux convulsive, l’avait obligée à s’aliter et à prendre de l’opium pour essayer de la calmer. « Dans les maux incurables, écrira-t-elle plus tard, il ne faut chercher que des calmants, et il n’en est pour moi que de trois espèces dans la nature entière. » Le plus efficace — on n’attendait pas moins de cette amoureuse exaltée — c’est la présence de l’homme qu’on aime ; le second, c’est l’opium, « la ressource du désespoir », dont on usait et abusait dans la haute société du temps ; enfin, ajoutait-elle, « ce qui charme mes maux, c’est la musique ; elle répand dans mon sang, dans tout ce qui m’anime, une douceur, une sensibilité si délicieuse, que je dirais presque qu’elle me fait jouir de mes regrets et de mon malheur ».
Cette action bienfaisante de la mélodie, elle sait l’exprimer en termes d’un charme exquis. Après la représentation d’Orphée, elle avait répandu des larmes, mais ces larmes étaient sans amertume : «... Quel art charmant! quel art divin ! » s’exclame-t-elle dans son enthousiasme pour l’Opéra de Gluck; « la musique a été inventée par un homme sensible, qui avait à consoler des malheureux ».
Ce sont des cris d’admiration que lui arrache la partition du compositeur à la mode.
« Mon impression a été si profonde, écrit-elle dans une heure d’exaltation, si sensible, si déchirante, qu’il m’était absolument impossible de parler de ce que je sentais. J’éprouvais le trouble, le bonheur de la passion; j'avais besoin de me recueillir, et ceux qui n’auraient pas partagé ce que je sentais, auraient pu croire que j’étais stupide. Cette musique était tellement analogue à mon âme, à ma
disposition, que je suis venue me renfermer chez moi, pour jouir encore de l’impression que j’avais reçue... Ces accents attachaient du charme à la douleur et je me sentais poursuivie par ses sons déchirants et sensibles. »
Une sensibilité aussi affinée ne peut être que le lot d’un être d’une fragilité particulière.
La fièvre ne la quitta presque plus pendant toute l’année 1771. Maux de tête et maux de nerfs vinrent s’y joindre. Le manque de sommeil acheva de l’accabler. Ses nuits se passaient à tousser. Moitié par la toux, moitié par les convulsions, elle était brisée, anéantie.
Par moments, elle a des battements de cœur « à mourir ». Le dépai't de M. de Mora l’a laissée sans force, sans pensée. Jamais sa santé n’a été si mauvaise. Elle est dans un état de souffrance qui, sans l’inquiéter, l’abat et la décourage de vivre. Le régime le plus austère et le plus rigoureusement suivi ne semble qu’avoir augmenté son mal. Elle se plaint d’une « oppression et d’une chaleur dans la poitrine », qui lui ôtent le pouvoir de parler; depuis huit jours elle n’a « point du tout de voix 1 . »
Lasse d’être gavée de drogues, elle consent, sur les prières de ceux qui l’approchent, à se mettre au lait. Elle retrouve un peu de sommeil, grâce « à une bonne créature d’ânesse, qui vient lui faire une visite tous les soirs ».
Des nouvelles meilleures de M. de Mora lui parviennentelles, sa santé en subit l’heureux contre-coup. Mais que la trêve est courte! Trois mois plus tard, elle tousse de nouveau à « crever », en dépit de cet « occiméle cilitique » 2 contre lequel son estomac se révolte.