LES REVUES DE FIN D ANNÉE
Affreuse caractéristique de ce temps ! 11 n'y a que la rapidité et la profondeur de l'oubli qui puissent y égaler la fureur des enthousiasmes imbéciles. Les grands hommes y durent vingt-quatre heures, et c'est vingt-quatre fois trop pour les grands hommes qu'on y fait... Nous passions pour légers autrefois, mais ce n'est plus légers que nous sommes, c'est inconsistants ! On nous appelait des Athéniens modernes. Des Athéniens ? Mais nous ne sommes pas même des femmes d'Athènes ! En politique, nous ne sommes guères que des cocottes de Paris...
10 janvier 1869.
A LA SALLE VALENÏINO
Qu'il a bien choisi son local ! et comme cette salle de mascarades convenait bien à la Conférence de Dimanche, — à une Conférence où Jules Favre a masque de la faconde du faux homme de lettres et de l'académicien, les atroces embarras du républicain démoralisé ! On sait, en effet, qu'ils ont, pour l'heure, une forte colique d'embarras, MM. les républicains de la représentation de Paris ! On leur a enfin donné le droit de réunion demandé par eux à si grands cris, et ils n'ont pas encore osé s'en servir. Ils ont eu peur, ces bourgeois de républicains, aux gants perle, d'essuyer la crasse des tribunes populaires,
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où il aurait fallu parler entre le citoyen Gaillard et le citoyen Peyrouton, et montrer, sur les menaçantes questions qui sont le programme de l'avenir, s'ils ont — oui ou non ! — quelque chose dans le ventre. On les a cherchés dans ces réunions à la place qui devrait être leur place. On les y a appelés. On les y a sommés de venir. Ils n'y sont pas venus. C'est l'heure de nous montrer, cachons-nous ! Et c'est pour réparer le désastre de cette couarde et opiniâtre absence, qu'en son particulier Jules Favre, qui voudrait pourtant hien se recommander à ses électeurs par quoi que ce soit qui ressemblerait à une action ou à une idée, a inventé cette Conférence Yalentino, où, Gracchus-Trissotin, il a pu, sous prétexte de littérature, nous parler, sans inconvénient, de liberté !
Et les amateurs ont pu s'en donner à leur tour pour leurs quarante sous, de cette régalade littéraire. Jules Favre n'a pas mis à un prix plus haut ses cachets. En ceci, plus démocrate, rendons-lui cette justice, qu'Alexandre Dumas, cet autre républicain dans le même genre,. qui mettait les siens à dix francs, quand il faisait aussi des Conférences. Et cependant, Jules Favre entend très bien sa mise en scène, et Alexamliv Dumas ne ferait certainement pas mieux. N'allez
pas croire qu'il soit venu tout simplement, avec son talent seul et son sujet, parler comme un homme qui a quelque chose d'élevé, de puissant ou de neuf à dire. Non pas ! Il s'est fait précéder d'un Maître des cérémonies... Le Dreux- Brézé de Jules Favre a été Laboulaye, — le doux, le tempéré, le philanthropique Laboulaye, lequel s'est avancé, comme un régisseur de théâtre qui fait l'annonce, et nous a cornagué, dans un petit discours, le grand éléphant blanc de l'éloquence dont nous allions admirer la trompe. Mais, hélas ! cette trompe nous a bien trompés. Elle s'est agitée deux heures dans le vide, pour rien n'y prendre, ne faisant pas le moindre petit tour de force, n'y cassant pas le moindre bambou. C'a été déplorable... de faiblesse. Il est vrai que, dans un langage Sainte-Beuvien, Jules Favre s'est vanté de ne toucher à son sujet qu avec discrétion, et son sujet, c'était la vieille thèse, la vieille pantoufle déclamatoire de l'influence de la liberté sur la littérature, et (car cela peut se retourner comme un gant) de l'influeuce de la littérature sur la liberté.
Est-ce assez antiquaille, cette thèse ! Et Jules Favre Fa-t-il rajeunie? L'a-t-il renouvelée? L'at-il transformée par des arguments inattendus? L'a-t-il même attaquée vaillamment comme un
homme qui veut pénétrer dans la place de son sujet? Non! c'eût été sans doute de l'indiscrétion, cela, et Jules Favre voulait être discret... Je connais cette discrétion, qui n'est pas seulement de la perfidie, mais de l'impuissance. La thèse de Favre, de ce sainte-nitouche d'opposition et de liberté, devait être un petit coup de coutelet adroitement donné dans le dos de l'Empire ; mais pour cela, il fallait que le petit coutelet, manœuvré par derrière, fût suffisamment aiguisé... Il fallait prouver, autant par le raisonnement que par l'Histoire, que c'est la liberté qui fait le génie, le talent, les littératures ; et, malgré sa bonne volonté de sophiste et de rhéteur, c'est ce que Favre n'a pas fait et ce qu'aucun avocat, si désossé qu'il soit de sa conscience et si plié qu'il soit aux avocasseries, ne pouvait faire. Les gouvernements peuvent et doivent stimuler l'activité et l'émulation des esprits par des protections intelligentes et de nobles largesses, mais ce n'est jamais eux qui ont créé une seule littérature, un seul génie et même un seul talent. Ceci dépasse leurs attributions souveraines. Le génie et le talent, ces spontanéités merveilleuses, poussent partout et contre tout, là où Dieu les sème et où elles ont à pousser, suivant une loi mystérieuse qui n'a pas encore
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été découverte... Comment! Opprimer le génie, quand il est vraiment le génie, c'est le faire souffrir, mais, à coup sûr, ce n'est pas l'étouffer ! 11 réagit alors et devient immense. Nul Hercule bête ou brutal ne peut rien contre le génie. La liberté, pas plus, du reste, que le despotisme même d'un grand homme, comme l'Empereur Napoléon, par exemple, n'est capable de pondre le plus petit talent à elle seule... Aussi, quand, faisant de la très superficielle histoire, se dupant lui-même et dupant les autres, avec ces mots de liberté et de démocratie, sans pénétrer jusqu'au fond des réalités historiques, Jules Favre nous parle des siècles et des littératures de Périclès, d'Auguste, de Louis XIV et de Louis XY, et qu'il impute les beautés littéraires de ces siècles à ce qu'il y avait de liberté, il sait fort bien, l'homme de ce traître petit coustelet, qu'aucun de ces siècles n'eut une liberté de moitié égale à celte dont nous jouissons, à cette heure de l'Empire. Aucun de ces temps — on pourrait le prouver dans une Conférence plus intéressante que celle de Jules Favre et plus vraie — ne fut aussi libre que notre temps ! L'Empire n'a fait boire la ciguë à aucun Socrate, ouvrir les veines à aucun Sénèque, et n'a embastillé personne pour une chanson ou pour un quatrain.
Et si, contrairement à ce que Favre croit prouver, c'était une raison que la liberté pour avoir une superbe littérature, nous devrions assurément en avoir une comme jamais, dans aucun siècle, on n'en aurait vu exister!
Telle est cette vieille thèse politico-littéraire de Jules Favre, qui ne Ta rajeunie que par d'inexprimables fautes de français. Si, en effet, toutes les idées de sa Conférence, — de ce morceau pâteux, filandreux et visqueux où les phrases ressemblent à un macaroni de longueur qui ne se grattine jamais, sont des idées assez communes pour appartenir à tout le monde, les fautes de français dont elles sont ornées appartiennent à Jules Favre seul et à ce magnifique charabia du Palais qu'on croit maintenant du français à l'Académie. Supposez que Jules Favre ne fût qu'un républicain, nous ne parlerions pas de ses pataquès ; mais c'est un littérateur d'étiquette, c'est un académicien qui va en ville et fait des Conférences dans les bastringues pour la généreuse misère de quarante sous, nous sommes bien obligés de nous occuper de son style. C'est un enseignement. Jules Favre confond la fixité cU'essor, et, dit-il, ils enveloppent 1 esprit (comment s'y prennent-ils?) de splendeur et d'immortalité. Confondant aussi l'abstrait et
le concret, Favre parle des résistances qu'il faut réduire en poussière. Il dit : une assez grande immortalité, pour dire : une assez grande durée. Il ne fait pas courber la pensée humaine sous un joug, mais devant un joug. Il appelle Louis XIV et Louis XV cruels, — il en aie droit, quoique ce soit faux, — mais il ajoute : dans leurs allures ! Une allure cruelle! Je voudrais voir cela, car cela doit se voir. Enfin, il parle de la fange des boudoirs suspects. Pourquoi suspects? Rien n'est plus positif et plus clair que la fange. Voilà, entre mille autres, les manières de dire de Jules Favre ! Voilà Tunique originalité de ce grand avocat baveux, dont même aujourd'hui la bave n'est pas pure, mais suspecte comme la fange de ses boudoirs !
Et c'est sur de telles ûncries de langage, c'est sur de telles bavarderies vides, où la pauvreté politique se cache sous le haillon littéraire, que Jules Favre a la fatuité de compter pour se refaire une popularité défaillante ! C'est par ces vaines élucubrations d'école et d'écolier que ce
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maître clerc en éloquence croit répondre à la mise en demeure de comparoir aux tribunes du peuple qui hurle là-bas, pour y péremptoirement être interrogé sur les questions maintenant à feu : l'hérédité, la propriété, le mariage ! C'est par des vanités et des vésanies sur la liberté et sur la littérature, qu'il s'est imaginé pouvoir esquiver, aux élections prochaines, le pistolet sur la gorge des terribles interpellations! Eh bien, s'il Fa cru, il s'est rudement trompé ! Il verra, aux élections prochaines, qu'il faudra autrement en découdre. Il verra si aux termes où nous sommes arrivés, — à ce bout de fossé qui, pour les uns ou pour les autres, sera la culbute, — il peut y avoir entre les hommes qui veulent l'Empire, la propriété, la famille, le monde enfin sur des bases chrétiennes, et les Dévorants, les loups sociaux qui prétendent couper comme l'herbe, au raz de terre, la société moderne, une place pour les Aristos des Républiques bourgeoises et leurs guitares, pour ces démocrates littérateurs qui n'ont ni une idée ni une énergie à leur service, et qui crèveront piteusement par la culasse, le jour où il faudra tirer 1