LE JUBILÉ NAPOLÉONIEN
jamais dans son âme la pensée de ces vieux soldats dont les épaules furent le pavois du Pharamond de la quatrième race, et qui, colonnes d'héroïsme et de chair à canon, mettent, comme des colonnes, du temps à crouler, et durent encore... Quoique dans le feu de la fondation du second Empire Napoléon III n'eût pas oublié les fidèles et vieux serviteurs du premier, il ne s'est pas pour cela apaisé de reconnaissance, et prenant à sa charge, par-dessus la sienne, celle qu'aurait à cette heure pour ces vieux débris des guerres anciennes le centenaire Napoléon, il a voulu que leur sort, amélioré déjà, s'améliorât encore, et que la terre fût moins dure pour eux dans laquelle ils vont bientôt dormir leur dernier sommeil. Superbe politique de reconnaissance ! Si, comme l'a dit une grande parole : « dans le pain que mange la France il y a du sang de l'armée », Napoléon a dû se souvenir qu'il y a du sang de ces hommes auxquels il vient en aide une dernière fois, dans le pain de sa dynastie !
Du reste, cette politique de reconnaissance, qui renferme le sentiment de la gloire du passé et la foi aux grandeurs de l'avenir, a été d'autant plus facile à Napoléon III qu'il est naturellement le plus reconnaissant et le plus fidèle
des souverains à ceux qui Font servi, lui ou sa race, ne fût-ce qu'un seul jour. L'Histoire, dont les partis peuvent couvrir un instant la voix immortelle de leurs fausses et sottes clameurs qui doivent mourir, le dira un jour à ceux qui viendront derrière nous : Napoléon III a toujours montré le sentiment de la reconnaissance, inconnu à la plupart des princes, et le meilleur ciment qu'il y ait peut-être entre un peuple et une dynastie. Les races qui, dans le temps, ont immédiatement précédé la sienne, sont tombées par l'ingratitude. Les Stuarts furent ingrats. Les Bourbons aussi. J'ai entendu les cris de leurs derniers serviteurs ! Les Bonapartes, eux, ne le sont point. Ils ont la profondeur qui se souvient... Après le Testament de Sainte-Hélène, voici le Jubilé National ! Henri IY disait avec la confiance de l'homme adoré : « Qu'ai-je besoin de faire pour mes amis? Je suis sur d'eux ! C'est mes ennemis qu'il faut avoir. » Parole imprudente ! Sentiment qu'il semble avoir passé à toute sa race et qui l'a perdue... Certes! cette cynique confiance a aussi son côté sublime, — mais j'aime encore mieux le sublime de la reconnaissance et je le crois plus sûr pour la race des Napoléons.
18 avril 18G9.
LES MORALISTES ELECTORAUX
Ils sont clairsemés, mais enfin, il y en a ! Il y en a, quoiqu'on ne conçoive pas très bien qvi'il y en ait, quoiqu'on ne conçoive pas très bien que la morale indépendante fasse des esclaves du devoir, quoiqu'on ne conçoive pas très bien qu'il y ait des jansénistes et des puritains parmi les bonnets rouges de la Démocratie, — parmi ces gens sans foi, sans loi, sans Dieu, et qui, tout à coup, font les renchéris et les bégueules sur la question du serment, à propos des Élections prochaines, et se couvrent de la robe hypocrite de Yestales politiques...
Les Vestales d'aujourd'hui sont de vieilles Yestales, enterrées depuis des années, toutes vivantes,
dans le plus profond oubli, qui se déterrent ellesmêmes pour venir parler de leur vertu luxueusement farouche et à laquelle personne n'en veut !
La première de ces demoiselles immaculées, c'est M. Edgar Quinet. M. Edgar Quinet, qui fut Edgar un jour ; M. Quinet, auquel nul parti ne pense, même le sien ; car il s'est brouillé avec le sien depuis son ouvrage sur la Révolution française, avortée — prétend-il ; parce qu'elle n'a pas créé la Religion révolutionnaire, parce que la guillotine, qui n'a pas mal fauché pourtant, n'a pas fauché assez dru et assez ras pour couper la racine du catholicisme; le redondant, l'entlé, le gros Quinet, mais dégonflé, aplati, protestantisé, ensuissé, et qu'on
A fait venir (Non ! mais partir) d'Amiens pour être Suisse!
M. Edgar Quinet ne s'est-il pas offert, ces jours derniers, une candidature à lui-même, — pour avoir le plaisir de se la refuser à lui-même, pour avoir l'occasion, qui ne se présente pas tous les jours, d'accomplir ce magnifique rond de jambe...