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LA PROVINCE ÉLECTORALE

Pendant qu'on brisait, haut la main, les kiosques à Paris, nous faisions, nous, en province, une consolante étude politique et des comparaisons qui n'étaient pas, certes! à l'avantage de la capitale du monde civilisé, — comme diraient les Bancel et les Gambetta. Nous assistions à une Election, faite avec un entrain, une bonne foi, un sentiment du pays, une netteté et une rapidité d'action incomparables... C'était dans une de ces villes de l'Ouest, autrefois le plus indifférentes, pour ne pas dire le plus hostiles aux choses politiques modernes, mais qui ont cessé de l'être depuis l'établissement du suffrage universel, depuis que l'exercice de leur droit leur a donné le goût et même la passion

de leur droit. Pour nous qui connaissions le calme peut-être un peu morne de ces populations puissantes et tranquilles, nous n'avons pas été médiocrement surpris en trouvant parmi elles une animation, un bouillonnement, une vitalité politique qu'à distance nous n'aurions pas jugé possibles, et cela à propos de l'p]lection d'un candidat qui n'était pas même démocratique, qui n'était pas un de ces rouges dont la couleur agite toujours le taureau populaire, mais tout simplement un candidat indépendant, dont les deux cent mille livres de rente n'inquiètent ni ne menacent beaucoup le pouvoir. Cette Election normande nous a ravi ! Qui dit Normand dit la meilleure moitié d'un Anglais. C'était vraiment presque une Élection anglaise ! Elle en avait les énergies, — mais les énergies contenues par la légalité.

En effet, chacun des partis y a résolument et vaillamment combattu pour le candidat de sa confiance et de son choix. Mais ce qui nous a le plus frappé, ce n'est pas la force de la lutte, c'est quand le résultat a été obtenu et le vote définitif proclamé, la rapidité avec laquelle la lutte, si ardente tout à l'heure, a cessé. Toute cette masse d'électeurs, venus de bien loin pour

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voter et qui seraient venus de plus loin encore, a senti avec son bon sens et sa décision ordinaires que son mandat était épuisé et qu'elle n'avait plus qu'à retourner à ses affaires, à ses travaux il à ses champs; — et rapidement, et avec une simplicité et un ordre admirables, elle y est retournée. Elle venait d'agir, d'agir dans toute l'étendue de son droit ; elle ne s'est point attardée à bavarder, crier, récriminer ! Sa fonction accomplie, elle n'a pas demandé davantage : elle a vidé la place publique. Il n'y a eu parmi elle ni tumulte, ni rassemblement, ni désordre, ni pantalonnade de manifestations soi-disant patriotiques, ni réverbères cassés en criant : Vive la Lanterne ! ni aucune des polissonneries de la victoire et des mille choses charmantes que nous avons vues à Paris après l'Election de MM. les députés de Paris ! Nous avons pu juger de la différence d'une Election faite en province et d'une Election faite à Paris... Nous qui recevions chaque matin, par les journaux, les détails de ces farces de la voyoucratie parisienne, qui ont bien failli tourner en jeux sanglants, nous n'étions pas blasés sur le spectacle que nous faisait voir cette forte race d'hommes qui n'est pas, elle ! une race de gamins. Nous ne pouvions trop admirer cette loyauté et cette sobriété dans

l'exercice de son droit, cette facilité à rentrer, après le coup d'épaule donné à son gouvernement, dans la famille et dans le travail accoutumé, et nous n'aurions pas mieux attendu d'un peuple d'antiques mœurs politiques, solidement établies, que ce que venaient de nous donner des mœurs politiques à peine faites, et qui datent d'hier !

Et c'est là ce qui doit rassurer, c'est ce qui doit nous donner espoir et courage. En définitive, la province, c'est la France. La France, certes ! n'est pas l'ennemie de Paris, mais qu'elle s'en distingue profondément, heureusement pour nous et pour elle ! C'est, du reste, bien moins par les opinions qu'ils contrastent que par la consistance, la consistance si essentielle en politique, l'amour sérieux des Institutions qui suffisent, le calme et la conscience de ce qu'elles sont, en les pratiquant. Quand on a vu toutes ces choses, inconnues à Paris, comme nous les avons vues à l'œuvre en province, on est tranquille pour l'avenir, malgré les turbulences de Paris, ce pays de Fronde éternelle, où les grands seigneurs eux-mêmes, quand il y en avait, furent révolutionnaires avant le peuple, mais où le peuple et tout le monde se croit maintenant

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