DU GOUVERNEMENT PERSONNEL
Il est curieux à étudier, et c'est l'heure ! Car le vieux procès qui se plaide depuis longtemps déjà entre le pouvoir personnel et le pouvoir parlementaire, est pour le moment en pleine plaidoirie. Pour le moment, c'est à qui gagnera contre l'autre de ces deux pouvoirs ; mais ce qui est certain, c'est que le dossier du gouvernement personnel se trouve dans l'Histoire, et que dans aucune cause on n'en pourrait produire de plus beau.
Et toutes les avocasseries, toutes les subtilités, tous les bysantinismes, toutes les préférences d'une opinion temporaire et qui passera, n'infir-
meront, quand on aura feuilleté ce magnifique et glorieux dossier, sa conclusion inévitable et péremptoire : c'est que le pouvoir, le seul pouvoir vrai, influent, décisif à toute heure, n'est nullement ce pouvoir parlementaire dont nous sommes férus, mais bien le pouvoir personnel, ce pouvoir discuté aujourd'hui, chicané, rongé par le pouvoir parlementaire, qui compte bien l'absorber un de ces matins, lui, lui qui n'est pas d'origine française ni dans la nature de l'esprit français, et qui d'hier en France y montre déjà toute l'insolence d'un étranger et d'un parvenu.
Cherchez, en effet, dans l'Histoire, les grands règnes, les grandes choses, les grands résultats, et voyez à qui ils sont dus ! invariablement dus ! Est-ce au gouvernement parlementaire ou au pouvoir personnel? — au pouvoir multiple ou au pouvoir unitaire? — à l'homme qui règne ou bien à des assemblées et ce qu'on appelle des institutions? La visée, ou peut-être la billevesée de ce temps, c'est de croire que dans ce monde qui ne se fait, ne se refait et ne se conserve qu'à coups
de grands hommes, on peut très bien se passer de grands hommes quand ou a des institutions. « Je ne suis qu'un accident heureux », disait le mystique Alexandre de Russie à la constitutionnelle madame de Staël. Mais il n'y a eu jamais que cela dans l'Histoire ! des accidents heureux et glorieux, ou des accidents malheureux, inglorieux ou honteux... et toutes les théories du parlementarisme ne changeront pas cette dure loi de l'essence des choses. Les accidents heureux sont les princes qui ont la vue droite, la volonté nette, l'action rapide, qui portent, en tous leurs actes, le sentiment de leur droit et du droit de leur pays, et nulle institution, nulle combinaison, nul équilibre, rêvé ou réalisé parles hommes, ne peut remplacer ces accidents-là, quand ils manquent ; et quand ils manquent, c'est un accident irréparablement malheureux, car Dieu n'a pas permis à l'homme de pourvoir à l'irréparable, à ce mal de l'irréparable qu'on trouve à chaque minute dans sa mystérieuse et douloureuse création ! La fatuité de l'homme est de le croire, mais la pratique de Dieu est de lui prouver qu'il se trompe, et, avec des faits terribles, de le lui démontrer.
Et ici, remarquez-le bien, je vous prie, je ne pose aucune théorie, je n'évoque aucune meta-
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physique ! je lis tout simplement l'Histoire, et j'y vois écrit avec la fixe splendeur dune loi éternelle, que l'homme — la personne de l'homme, — et mcme rf'?m rfr^m homme, entre tous — est nécessaire au train des Etats et du monde, qui ne vont pas plus sans la main de cet homme que le gouvernail d'un vaisseau sans la main d'un pilote... Vérité simple, élémentaire, qui entrerait dans une tête hien faite d'enfant, et qui n'entre plus dans la tête gauchie des hommes. Je vois que tous les grands actes de l'Histoire portent un nom et non pas un tas de noms ! et qu'ils émanent tous, sans exception, de ce que nous appelons le gouvernement personnel, avec tant de délicatesse, pour ne pas dire l'empire, la monarchie, la royauté ! Charlemagne, dont les douze pairs ne lui faisaient pas, que je pense, des interpellations quand il les convoquait, Hugues Capet, Philippe-Auguste, même saint Louis (le doux saint Louis î), malgré les interpellations armées des aristocraties féodales de leur temps qu'ils surent silencer, comme disent les Anglais, par leur volonté et leur action propre, individuelle et une , comme plus tard Louis XI, Louis XII (le Père du peuple, qui ne se laissait pas mener par ses enfants, car ils ne lui auraient pas donné ce nom-là, s'ils l'avaient mené),Fran-
cois Ior, Henri IV, Louis XIII qui s'appela Richelieu, Louis XIV et Napoléon, furent tous, ces hommes plus ou moins grands, des gouvernements personnels, et quand, au milieu des tristesses des choses contemporaines, nous nous avisons encore d'être fiers, c'est lorsque nous pensons à ces gouvernements personnels !
Et croyez bien que s'ils le furent tous, — ils ne s'en cachèrent pas. Ils n'eurent point cette moderne hypocrisie ! Louis XI, le créateur de la France monarchique, qui lui mit dans son ventre déchiré l'unité et la puissance de la vie, Louis XI, avec sa bonhomie profonde, disait : « Je brûlerais mon bonnet, s'il savait ce que je pense. » Il ne voulait pas môme, pour conseiller, de son bonnet! Henri IV, le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire, opposait aux bourgeois de Rouen (les parlementaires du temps) l'autorité de « sa vieille barbe grise ». Richelieu fît, Dieu merci! assez briller sa hache, Louis XIV siffler sa cravache, et Napoléon son épée. Et c'est par Là que non seulement ils régnèrent dru, — utilement, fortement, glorieusement, — mais c'est pour cela que nous les admirons... c'est pour cela qu'ils furent populaires, car ils furent populaires. Et si un jour de leur vivant la popularité leur fut infidèle, car cette
tête de femme l'est toujours, ils Font retrouvée dans l'Histoire !
Yoilà l'Histoire ! l'Histoire de France ! Je pourrais dire l'Histoire du monde ! Je pourrais montrer que partout, même dans les républiques, même dans les conventions, quand elles signifient quelque chose, quand elles font grand, il y a toujours quelqu'un qui sort de là pour aller au gouvernement personnel. Je pourrais montrer que le gouvernement parlementaire est aussi menaçant et aussi funeste pour des républiques que pour des empires, et que la dictature est au fond de l'esprit humain. Je pourrais montrer que même en Angleterre, ce pays d'où le parlementarisme est sorti, le parlementarisme a perpétuellement la lumière de son canon bouchée par la main d'un seul homme, — que dans ce pays où les rois s'abonnent à n'être plus que des doges de cérémonie, il y a toujours un ministre qui a gouverné. L'Angleterre est le pays des premiers ministres. Pitt, le plus grand de tous, fut un despote plus despote encore peut-être que Napoléon ! Eh bien, l'Angleterre, la constitu-
tionnellc, n'a pas cessé de l'adorer, et peut-être ne se rappelle-t-elle môme plus le nom du roi constitutionnel sous lequel son Pitt a régné !
Tel est le dossier, dans l'Histoire, du gouvernement personnel. Demandez au gouvernement parlementaire de vous en montrer un semblable ! Le gouvernement parlementaire n'a produit jamais dans l'Histoire que des agitations stériles. Il n'a jamais donné ni un grand homme, ni une grande chose qu'on puisse nommer. C'est le gouvernement de la loquacité, de l'objection à tout, de l'envie et de la haine contre toute élévation et contre toute grandeur. Il est contraire aux lois de la nature humaine, qui veut sentir l'homme dans son gouvernement et non pas le jeu abstrait d'institutions dans lesquelles l'action de l'homme est diminuée.
Pour que la terre soit abondamment fécondée, il faut que la sueur humaine tombe dans le sillon, il faut que le sillon la boive. Toutes les charrues mécaniques ne vaudront jamais, pour faire du blé, cette goutte de sueur!
25 juillet 1869.