AU CHEVALIER A. CACCIA
Vous souvient-il, Chevalier, de l'histoire, ou du roman que vous m'avez conté un soir où nous étions allés voir se lever la lune à Tintérieur des ruines du Cotisée? Nous étions accoudés à cette poutre qui sert de barrière au devant des fouilles du sol, juste en face de la loge des Césars; nous étions seuls. Nous évoquions le passé. Tout un monde — et quel monde! — s'éveillait pour nous.
Le peuple, qui demandait des jeux, remplissait l'amphithéâtre jusqu'au faite. Il était là, penché, les bras en avant, les mains frémissantes, et, sur l'arène, pantelait l'athlète vaincu sous le talon du vainqueur qui lui
écrasait la face, ie torse superbe, tordu d'audace, le javelot en l'air.
Cependant le silence effrayant des choses mortes nous enveloppait et nous oppressait. La nuit bleuâtre, qui entrait, tout autour de nous, par toutes ces trouées béantes des arceaux circulaires, innombrables, semblait nous enfermer seuls vivants dans quelque ruine gigantesque d'un monde détruit. Devant nous, au-dessus de la brèche qui découronne tout un côté de l'amphithéâtre couronné par Titus, la lune jouait, passant et repassant sous des nuages noirs, tour à tour nous éblouissant les yeux de lumière et d'ombre.
Une poésie mélancolique, grandiose et tendre nous prenait l'âme, de cette tendresse infinie, sans objet, que donne la contemplation des grands spectacles, des grandes beautés, des grandes œuvres. Je me taisais, recueilli dans mon émotion ; vous, vous rêviez.
Tout à coup, me poussant du coude, vous m'avez dit : — C'était là, et par une nuit exactement semblable à celle-ci.
— Quoi?
Alors VOUS m'avez conté votre histoire. Que dis-je, conté ! Il me semble que vous l'avez chantée en grattant une mandoline, tandis qu'en l'air passaient des parfums de dentelles, de whiterose et de nattes blondes poudrées d'iris.
Cette chanson d'amour, entendue dans ces ruines, est demeurée pour moi inséparable de leur souvenir. Dès que je le revois, le cercle colossal avec ses brèches énormes, ses colonnes couchées comme des lutteurs tombés, et ses gradins de marbre et ses portiques à jour découpés sur le ciel où la lune jouait, il me semble que tout cela a été fait pour servir de cadre à vos poétiques amoursaveclamarchisiaLevia. Et j'entends encore la jolie musique de cette belle langue italienne, claire et traînée sur les voyelles chantantes, que vous me fîtes entendre alors, et qui prenait parfois des vibrations de luth caressé par un souffle, quand votre cœur s'alanguissait au souvenir trop vif de la marquise.
Elle allait avoir trente ans. Elle n'avait jamais adoré que son mari. Elle était timide.
douce, avec des épeurements d'enfant et des audaces d'ingénue. La yie lui semblait un peu monotone, dans le cercle de ses obligations accoutumées, sans quelque vaste horizon peuplé de spectacles magiques et que l'on pût contempler en se haussant sur la pointe de ses petits pieds.
Un jour elle dit au marquis : — Voyageons. Lui, un gentilhomme campagnard, répondit :
— Soit ! Faites seller Pomponnette, et nous irons faire le tour des vignes.
Elle bouda trois jours. Puis elle répéta :
— Je veux voyager, j'étouffe. Allons voir l'Italie. Je ne la connaispas, c'est monstrueux. Il répondit : — Partez. — Seule? — Si cela vous plaît. — Toute seule ? — Que redoutezvous? — Moi? rien, répondit la marquise. Je partirai.
Et elle fit ses malles. Un matin, elle descendit, en robe de voyage trcs-sombre, et elle vint tendre au marquis son front pâle. Elle avait pleuré toute la nuit.
Il dit : — Où allez-vous? — A Rome. — Vous m'écrirez? Ell(^ lui tourna le dos, déses-
pérée. Mais elle avait de la race, la blonde marquise, elle avait dit : « Je partirai », et, diitelle mourir, elle partait.
Lorsqu'elle fut étendue dans son sleeping-cary ses idées prirent un tour singulier.
Elle s'avisa de penser que, puisque son mari ne redoutait rien pour elle, elle serait bien sotte de s'effrayer des suites possibles de cette aventure. Elle était libre, elle allait vers l'inconnu, — cet inconnu qui effare de peurs exquises le cœur des femmes; — elle était seule, sans duègne et sans espion; le mystère l'avait prise, enveloppée; il l'emportait. C'était comme s'il lui avait poussé des ailes et qu'elle se fût abandonnée à une brise allant on ne sait où.
— Advienne que pourra, murmura Livie.
Et elle se pelotonna sur ses coussins, heureuse de la trépidation du train qui semblait se hâter pour l'entraîner vite, vite, plus vite encore.
Dès qu'elle eut mis le pied en Italie, la marquise se sentit chez elle. Elle marchait comme
en pays conquis. Et, ma foi, elle devient tièsauclacieiise, la jolie Parisienne, à se voir traiter en souveraine par ces Italiens qui ont conservé le culte de la grâce et de la beauté. On lui disait : (( Signora » d'une façon si adorablement respectueuse et tendre, on se courbait si bas devant elle^ on l'enveloppait de soins si discrets, (ju'elle en venait à passer, portant haut sa tête un peu fière et ne refusant pas Taumône d'un sourire à ces mendiants d'amour qui la suivaient de loin, de leurs regards si beaux de tendresse et d'extase.
Arrivée à Rome, la fièvre la prit. Une fièvre (ronthousiasme, une exaltation de poëte et d'artiste. Elle se mit à courir les musées, les rues, les places, les villas, partout où il y avait un bronze, un marbre, une toile, un monument à contempler avec le ravissement qui s'était emparé d'elle et lui chauffait le cœur et lui ébranlait les nerfs d'une vibration continue.
Un jour, elle était plantée au milieu de la chapelle Sixtine, et elle se couvrait les tempes de ses deux mains pour emj)loyer toute la clarté de ses yeux à examiner la fresque de Michel-
Ange. Mais elle voyait mal, par un jour terne. Elle aperçut quelqu'un près d'elle qui lui tendait une lorgnette. Elle la prit sans hésiter, se campa, le buste renversé, les coudes en l'air, les lignes superbes de tout son corps ainsi dévoilées et mises en relief par la robe noire et collante et la hardiesse de la pose.
Elle demeura un instant immobile, puis elle rendit la lorgnette à un jeune homme arrêté derrière elle, en lui disant : « Gracia. »
Elle ne s'aperçut pas qu'on la suivait. Mais le lendemain , elle rencontra le même jeune homme auprès du tombeau de Clément XIII, dans la basilique de Saint-Pierre. Comme elle demeurait sans souffle, les yeux élargis devant le magnifique lion au repos , ce marbre vivant, ce rêve de génie qu'un art intense a pu réaliser une fois, l'inconnu lui dit, avec une grande émotion respectueuse :
— C'est de Canova.
Elle crut qu'il était artiste et elle lui parla familièrement de ses impressions. Ils firent ensemble le tour de la basilique , lui expliquant, détaillant toutes les merveilles, elle se donnant
130 PARFUM DE Cil Y l'KE.
le vertige à monter son esprit à ces hauteurs d'un art jusqu'alors inconnu et dont la révélation l'éblouissait. Quand ils se retrouvèrent dehors, ils ne savaient plus comment se quitter. Un vague désir d'être encore ensemble les retenait. Cependant elle marchait vers sa voiture, mais à petits pas. Il lui dit : — Connaissezvous Saint-Jean de Latran? — Pas encore — Voulez -vous y venir demain? — Demain? — Oui, à deux heures, je vous y attendrais. Et il dit au cocher : — Va !
Il avait salué comme au passage de la reine, la voiture qui emportait la marquise.
Celle-ci pensait : — C'est un rendez-vous; je n'irai pas.
Cependant, le lendemain, elle y allait. Mais en allant elle se disait :
— C'est parce qu'il est artiste cl qu'il m'aide à comprendre.
Il l'attendait sous le porche.
Elle passa très-vite sous la lourde portière qu'il tenait soulevée. Mais elle l'avait frôlé, et, en se retournant, elle le vit confus d'une émotion rapide dont il s'efforçait de se remettre.
La marquise rougit, et elle leva le nez vers le plafond à caissons dorés, qu'elle parut contempler profondément. Alors lui, très-calme :
— Exécuté en 1 564; on l'attribue à Michel- Ange...
Il était redevenu le ciceronne complaisant et respectueux. La marquise Livie se laissa conduire. Il ne lui fit grâce ni d'une mosaïque, ni d'une colonne, ni d'une statue. Très -visiblement il prolongeait les stations, mais elle ne s'en plaignait pas ; et elle pensait sérieusement que la musique de cette voix, l'élégance de certaines phrases descriptives donnaient à ses sensations artistiques une acuité et comme une pénétration qui les lui rendraient inoubliables.
Ils étaient dans la chapelle Corsini, arrêtés devant le sarcophage en phorphyre qui renferme les restes d' Agrippa, lorsque le jeune homme dit à la marquise : — Venez. — Et il la précéda vers l'entrée du caveau dont les marches de pierre s'enfonçaient dans l'ombre. Après quelques pas, la marquise hésita : l'ombre était presque complète. Où allait-elle? L'esca-
lier tournait, tournait, et s'enfonçait toujours plus bas, toujours plus sombre. Elle faisait de petits cris en posant le pied, et elle disait :
— J'ai peur, je remonte.
Mais lui l'appelait :
— Venez donc, vous ne regretterez pas d'être \enue.
— C'est parfait, pensait la marquise, mais me voici perdue dans je ne sais quelles catacombes, seule avec un inconnu, et qui pis est, un amoureux. Cependant elle descendait avec le plus joli battement de cœur qu'une femme puisse rêver. Tout à coup, elle fit un cri et demeura extasiée. Au milieu d'une salle voûtée, tout en pierre nue et sombre, un socle était dressé portant un groupe éblouissant : la Pietà deBernini. Une lampe à féllecteur envoyait un flot de lumière sur ce marbre. Tout le reste était noir.
— C'est un décor, murmura la marquise.
— C'est la coquelteriecatholique, répondit-il. Elle s'aperçut qu'il était tout près d'elle, un
peu en arrière, et, comme il parlait bas, avec un recueillement singulier, elle devintfrissonnantc.
PArxFUM DE CHYPRK. 133
n'osant tourner la tête. Il lui faisait remarquer la grâce exquise de cette vierge Marie dont le corps de Vénus, sous ses voiles de sainte, fléchissait sous le poids de Jésus crucifié, couché sur elle, à peine mort, délicat, douloureux et charmant.
Mais la marquise n'écoutait plus, toute à la peur violente qui la paralysait.
Elle croyait sentir un souffle sur ses épaules, et il lui vint la pensée rapide que deux bras allaient se nouer autour de sa taille si elle ne prenait la fuite. Alors, d'un geste fou, elle ramassa ses jupes et courut vers les marches, qu'elle remonta d'un trait, hors d'haleine, mais rassurée bientôt par le grand jour et l'immensité de la basilique où elle se retrouvait, enfin !
Cependant, lui remontait, lentement, sans trouble, et comme s'il n'avait rien compris. Quand ils furent revenus sous le porche, elle lui dit :
— Ne trouvez- vous pas, monsieur, qu'il serait temps de nous faire une présentation ofîicielle? Car enfin, je ne vous connais pas, et vous...
— Je VOUS connais, dit-il, Tinterrompant avec un sourire ému; mais voulez-vous me permettre de vous présenter le chevalier Alberto C...?
— La marchesa Livia, dit-elle en lui tendant la main; et je vous remercie, chevalier. Mais vous n'êtes donc pas un artiste?
— Comme vous, marchesa.
Il Ini vint ceci au bout de la langue : — Alors, pourquoi m'escortez-vous? Mais elle décida rapidement qu'elle ne voulait pas le savoir.
Ainsi que la veille, ils marchaient côte à côte, à petits pas, visiblement préoccupés de ne pas se quitter encore. Du coin de l'œil, la marquise évaluait son compagnon et lui trouvait bon air, bonne façon, physionomie sympathique, oui vraiment, très-sympathique, avec quelque chose de franc et d'honnête qui inspirait la confiance à première vue.
Us causaient des choses qu'elle avait vues à Rome et de celles qu'elle se proposait de voir. Lui la grondait, la sermonnait : on n'allait pas ici à cette heure-là. Il fallait voir ceci de telle façon. Elle n'y entendait rien...
El elle riait de cette camaraderie si promptement venue et qui paraissait tout amicale et sans arrière -pensée. Aussi, lorsqu'il lui proposa d'aller la prendre, le lendemain, s'il y avait de la lune, pour lui faire admirer la nuit les ruines du Colisce, elle accepta tout de suite, avant d'y avoir songé. Elle n'y songea que le soir, et la nuit, et le lendemain toute la journée.
Maintenant, elle ne faisait plus un pas dans Rome sans que le souvenir du chevalier ue fut mêlé à tout ce qu'elle voyait. ^lême elle pleura un peu, sans savoir pourquoi.
Le soir où elle devait aller au Colisée, elle demeura à sa fenêtre jusqu'à dix heures, pour voir si la lune montait.
Elle monta, mais toute pâle et comme ballottée par une foule de petits nuages noirs qui la dérobaient sans cesse. Cependant le chevalier fit prévenir Livie qu'il attendait.
Elle s'enveloppa d'un grand manteau fourré, coiffée jusqu'aux yeux de sa loque brune où tournait un grand voile. Elle descendit. Il la mit en voilure avec des gestes câlins, pleins
de respect tendre. Et puis il dit au cocher : -Va!
La voiture tournait positivement le dos au Colisée. Elle s'en aperçut et s'écria : — Où allons-nous? — Ah! dit-il, vous m'appartenez ce soir. N'interrogez pas. Nous allons... devant nous.
— Soit, dit-elle en riant et se pelotonnant dans son manteau, très-heureuse, et d'un plaisir si nouveau qu'elle ne se l'expliquait pas.
Et puis ils causèrent. Elle raconta son équipée. Elle laissa comprendre qu'elle était une honnête femme bien décidée à ne punir son mari que par une très-courte absence. Il répondit, très-net : — Tant pis. Elle se récriait. Alors il commença, lentement d'abord, avec la pédale sourde, les premiers arpèges de cette ouverture du chant d'amour qu'il exécutait, il faut l'avouer, en véritable Italien qu'il était, avec un art, une science, une virtuosité parfaite. C'était bien une musique dans sa voix basse et troublée, que ces phrases où les voyelles claires et traînées s'égrenaient comme les notes perlées d'une mélodie. La marquise s'enveloppait plus
étroitement et levait éperdument ses yeux vers les étoiles pour, y chercher un dérivatif au charme qui l'envahissait.
— Mais il y a de la lune, dit-elle, pourquoi n'allons-nous pas au Colisée?
Justement la voiture s'arrêtait devant la fontaine de Trévi. Le ciel clair à ce moment, sous la lune dévoilée, allumait tous ces écroulements d'eau d'une clarté bleuâtre d'où jaillissaient les fantômes de pierre, hommes et dieux, les chevaux cabrés, les emmêlements d'herbes et de rocs dans leur blancheur de marbre veloutée de noir, çà et là, par la rouille du temps.
La marquise demeurait frappée par la splendeur théâtrale de cette œuvre ainsi mise en relief, et elle oubliait ce qu'elle venait d'entendre. 11 regardait, lui aussi, penché sur l'épaule de Livie.
— Quel parfum mettez-vous donc dans vos cheveux? lui dit-il, cela rend fou.
— Du Chypre^ répondit-elle d'un ton bref. Il se recula très-loin d'elle, et dit au cocher :
— Colosseo.
Au bout d'un instant il reprit :
— Vous ne voulez donc pas qu'on vous aime?
— Si, dit-elle, niais pas comme cela.
— Comment « cela »? Je ne vous ai rien demandé! Voyez, j'évite de vous efileurer. Vous plaignez-vous de moi? — Elle murmura : — Non.
Alors il reprit sa chanson, la faisant très-suave et telle qu'il aurait pu la chanter aux pieds de quelque virginale fiancée. Mais au fond c'était l'amour, toujours l'amour, qui battait de son aile blanche autour du front de Livie, qui passait et repassait devant ses yeux sous toutes les formes de la poésie et de l'art, qui l'enveloppait dans l'air tiède de l'amoureuse Italie, qui la baignait, l'étreignail, l'énervait et qui chantait maintenant, pour l'achever, dans la voix trop douce du chevalier Alberto. Elle roidit ses petits poings sous sa mante et se réconforta tant qu'elle put avec le souvenir de son mari. Mais ce n'était guère : le mari était loin, et l'amour était là,
Oii arrivait au Colisée! Elle eut le courage de prendre le bras du chevalier, de traverser
l'arène et de venir s'accouder à celte poutre qui sert de barrière au devant des fouilles du sol. Mais ce fut tout. Ses forces l'abandonnèrent. Et elle demeura là, ses grands yeux éperdus levés désespérément vers Diane la blonde qui achevait de l'éblouir à passer et repasser sans cesse sous les dentelles noires déchiquetées et étoilées d'or de son immense voile de nuit.
Des larmes coulent très-fines sur les joues et les mains croisées de la marquise. Son cœur attendri d'extase ne lui obéit plus, mais il semble monter, avec ses regards, vers on ne sait quel infini profond et doux où il se noie, divinement.
C'est une griserie qui la tient, une ivresse lentement venue de tout cet art, de toute cette poésie, de toute la magie de ces spectacles du jour et de la nuit, et qui maintenant l'achève dans cette solitude et cette nuit peuplée d'ombres colossales, oii elle semble perdue, toute petite et faible comme un enfant, sans défense contre l'amour qui lui prend l'âme dans un alanguissement invincible et divin.
Et toujours il lui parle tout bas, plus près, ne
no PARFUM DE CHYPRE.
l'efileurant pas encore. Mais elle devine son regard qui la caresse, elle sent trembler sa voix, elle entend palpiter près de son cœur comme une aile amoureuse qui frissonne et se traîne. Elle sent qu'elle vacille et qu'un évanouissement de tout son ôlrc va la faire tomber dans les bras (l'Alberto. Mais elle est courageuse, la petite marquise, et le chevalier est un homme d'honneur.
Elle se tourne vers lui d'un effort désespéré et lui crie :
— Oh! emmenez-moi!...
Grave et triste, il la ramène à sa voiture et se rassied près d'elle, respectueux.
Alors elle lui dit :
— Je vous remercie, je ne vous oublierai jamais. Mais demain j'aurai quitté Rome.
— Reviendrez-vous? lui dit-il, ou n'aurai-je fait qu'un rêve, un beau rêve?
— Vous n'aurez fait qu'un rêve, Alberto, mais, croyez-moi, vous vous en souviendrez, et il vous sera doux; on n'oublie pas une nuit comme celle-ci.
Et ce fut, cette fois, la marchesa Livia qui
parla d'amour au chevalier. Où prit-elle les choses, délicates comme des feuilles de roses et blanches comme des pétales de lis, qu'elle lui murmura dans la verve poétique de son reste d'ivresse? Qui sait? Dans son cœur, peut-être! Toujours est-il acquis que le chevalier Alberto prit la fièvre à son tour, mais la fièvre idéale que Livie lui soufflait de ses lèvres très-pures. Elle le haussa jusqu'à ses propres conceptions sur les amours fraternelles, elle l'enthousiasma pour cette communion des âmes qui est le paradis fermé aux êtres matériels; elle l'enleva enfin, sur ses ailes d'ange, vers le sommet où les neiges sacrées demeurent immaculées éternellement!
— Oui, mais ce sont des neiges! murmura cependant Alberto. Mais il ajouta aussitôt :
— Qu'importe! je vous remercie, je suis heureux. Vous m'avez fait éprouver des sensations exquises. Je donnerais toutes les plus chaudes amours de ce monde, avec leur banalité terre à terre et charnelle, pour cette minute où vous avez tremblé près de moi. Vous resterez dans mon souvenir comme une vision resplen-
disbunte, liès-haule et très-pure, dont je garderai toute ma vie l'éblouissement.
Cet idéal refoulé, que tout homme qui a vécu caclie, mort, au fond de son cœur, vous l'avez fait renaître et revivre en moi, plus radieux et plus pur qu'à la vingtième année. Soyez bénie, vous qui avez ramené des larmes sous mes paupières, et dans mon cœur le respect des choses saintes! Oh! je vous vénère et je vous adore! Vous serez à jamais ma poésie, mon rayon de soleil, mon ciel bleu, ma chère mélodie, ma passion, mon culte! Oui, mon culte; je veux élever un autel où je vous verrai debout éternellement et où je vous oiïrirai des bouquets de roses blanches. Dites, les premiers lilas blancs qui llcuriront à Rome, voulez-vous que je vous les envoie?...
Ils étaient perdus, absolument perdus maintenant, dans un océan d'une blancheur céleste où des vagues de fleurs immaculées les ber(;aient mollement dans une conque d'azur. C'était le rêve poétique et pur, dans toute sa grâce fragile, qui les enveloppait de son voile tissé des hls de la Vierge.
— Oh! ce parfum!... ajouta tout à coup le chevalier, mais sur un autre ton cette fois, vous en êtes tout imprégnée.
— Il est très-capiteux, dit ingénument la marquise.
— Oh! oui! soupira le chevalier. Et c'est du Chypre, dites-vous? j'en veuK avoir.
— Pour vous souvenir? dit-elle encore.
— Oui, et pour retrouver cette ivresse, pour me redonner cet... énervement que j'éprouve à le respirer près de vous. J'en deviens fou...
La conversation perdait de ses envolements mystiques; la marquise reprit peur.
Heureusement on arrivait à l'hôtel.
— Eh quoi! dit-il, la voyant prête à s'enfuir, rien, pas un adieu?...
Et il était pâle, les yeux mourants. Elle hésita, ses paupières battirent, et un frisson lui crispa les lèvres... mais, encore une fois, la marchesa Livia vainquit sa faiblesse. Elle était debout, elle redressa sa taille, déjà fléchie vers lui, et qui se déroula, souple et svelte, dans le velours noir de sa robe étroite, du manteau glissé à ses pieds.
— 0 ma madone noire, lui clit-ii, je vous implore !
Elle leva son doigt vers les étoiles et, hautaine, murmura :
— Excelsior!
La voiture étant arrêtée, elle se ramassa pour sauter, sans donner au chevalier le temps de descendre.
Cependant l'œil de la Parisienne avait brillé d'un éclair rapide, un sourire de démon avait rougi ses lèvres d'ange, et, d'un geste soudain, en s'envolant, elle avait jeté sur les genoux d'Alberto son flacon de cristal ciselé, où transparaissait le blond parfum de Chypre, en lui disant, dans une caresse de sa voix tendre :
— Souvenez -vous !
Rome, octobre 1882.