DE 500 MILLIONS
25 février 1878.
Décidément, malgré les votes arrachés à la crédulité de la commission du budget, malgré les chants de triomphe de la République française, l’opinion publique ne parait pas favorable aux projets financiers qui auraient pour base et pour point de départ la création d’une nouvelle rente dite amortissable. Les rentiers commencent à s’en émouvoir ; ils redoutent, ajuste titre, cette ardeur d’innovation qui s’est emparée de quelques hommes nouveaux, et ne comprennent enfin ni la nécessité ni l’opportunité de l’emprunt de 500 millions.
En nous rendant l’écho de ces appréhensions et des critiques formulées contre les obligations 3 pour 1G0 remboursables au pair en soixante-quinze ans, nous faisons preuve d’un grand désintéressement, puisque c’est à nous, à vrai dire, que revient l’honneur de leur création. C’est, en effet, sur notre initiative qu’ont été émises en 1849, par la Compagnie du chemiu
de fer du Nord de France, les premières obligations 3 pour 100 remboursables au pair, à la seule différence avec les nouvelles obligations que les premières étaient remboursables en quatrevingt-dix-neuf ans, au lieu de soixante-quinze ans. Mais ce qui est nécessaire pour des Compagnies tenues de rembourser leurs emprunts dans le délai de leur existence, ne l’est nullement pour l’État, dont la vie est illimitée.
Le partage des deux natures de titres, amortissables ou perpétuels, entre les Compagnies et l’État est tout naturel; aux premières l’emprunt amortissable, parce que leur existence est limitée ; au second, devant lequel s’ouvre un avenir indéfini, la rente perpétuelle qui ne doit être rachetable que suivant les facultés du pays.
Vouloir assimiler l’État à de simples Compagnies, ce serait, sous le masque d’une apparente sagesse, commettre, qu’on nous permette de le dire, un véritable acte de folie.
Que de guerres, que de crises, que de révolutions n’avonsnous pas vues pendant les soixante-quinze années qui viennent de s’écouler ?
Espérons que, dans la période qui s’ouvre, nous n’aurons pas à subir d’aussi cruelles épreuves; mais est-il prudent d’engager l’avenir d’une manière aussi téméraire ?
En augmentant sans nécessité la charge des impôts au lieu de la diminuer, on répond mal au vœu et aux espérances du pays.
Croit-on agir en bon père de famille en ruinant les générations présentes au profit des générations futures, afin que celles-ci puissent, sans être grevées d’aucune charge, jouir des immenses richesses que nous aurons à leur transmettre ?
À la libre circulation des chemins de fer, à des transports qui pourront être fabuleusement abaissés pour les hommes et les choses, correspondrait l’absence de toute dette publique, ce qui n’est autre chose, au fond, que la substitution à celle-ci d’une foule de dettes particulières ; car, à moins que l’intérêt de l’argent ne vienne à disparaître complètement, il y aura toujours une portion de la société qui devra à l’autre ce que l’État aura remboursé.
Certes, l’horizon de l’homme d’État ne saurait être limité au présent ; il doit avoir une certaine étendue ; mais le sort des populations actuelles, des populations vivantes et agissantes, de celles qui travaillent et qui souffrent, appelle surtout sa sollicitude.
La Chambre des députés peut bien subir une sorte de dictature dont l’action cherche à s’étendre à tout, même à des matières qui sont soumises à des lois fixes et indépendantes de la volonté humaine ; elle sera peut-être, de guerre lasse, amenée à voter, malgré de nombreuses protestations, l’emprunt amortissable des 500 millions, mais jamais, nous en sommes convaincus, elle ne consentira à placer la totalité de notre dette sous ce régime et à imposer aux contribuables les sacrifices qui en résulteraient.
Nous l’avons vu, ces sacrifices s’élèveraient, pendant une période de soixante-quinze années, pour la dotation seule de l’amortissement de la dette actuelle, à la somme annuelle de 87 millions, à laquelle il faudrait ajouter 3 millions 367,000 francs par chaque milliard d’emprunt nouveau, soit 17 millions de plus pour les 5 milliards que nécessiterait l’exécution des projets de M. le ministre des travaux publics.
De deux choses Tune : ou la nouvelle rente amortissable
finira par absorber la rente actuelle, ce qui n’est pas probable, ou la rente actuelle continuera à exister, ce qui parait certain, quand la réflexion aura fait justice d’idées nouvelles mal digérées, et alors il en sera des obligations soixante-quinzenaires comme des trentenaires : on brûlera demain ce qu’on aura adoré la veille, on fera une nouvelle conversion et on procurera ainsi de nouveaux bénéfices aux heureux possesseurs de celte rente amortissable sur la valeur de laquelle il a été commis les erreurs les plus graves.