‹ Politique financièreChapitre 14 sur 30 · ORACLES DU JOURNAL DES DÉBATS · texte numérisé non relu

ORACLES DU JOURNAL DES DÉBATS

7 mars 1878.

Nous ne sommes point habitués, dans les temps où nous vivons, à voir un journal, dédaigneux de toute discussion, rendre des oracles, changer ce qui existe, tout bouleverser dans notre système financier, et s’enfermer dans un superbe silence, quand il s’agit des intérêts les plus vitaux du pays, des intérêts de tous les contribuables. Tel est cependant le cas du Journal des Délais : après avoir écarté toute discussion sur le rachat des chemins de fer, sur la conversion, sur la création d’un 3 pour 100 amortissable, qui peut frapper de stérilité tous les efforts de la génération présente, en augmentant la charge des impôts, il s’avise ce matin de parler de haut, et de nous signifier que la commission du budget est absolument d’accord avec le gouvernement et le ministre des finances sur la création de ce 3 pour 100 amortissable en soixante-quinze ans.

« 11 n’y a aucun doute, » ajoute le Journal des Débats, « que ce nouveau type de rente ne soit accepté à une très grande majorité. Il ne faut pas croire que les discussions de la Bourse

pénètrent aisément dans lès salles de Versailles. La Chambre, le ministre, la commission ont porté très peu d’attention aux articles publiés dans une certaine presse financière. Le point de vue est différent ; les questions d’intérêt général sont les seules qui aient le don de passionner les pouvoirs publics. Tout ce qui est particulier, spéculation, etc., touche fort peu. On s’est demandé seulement si le principe de l’amortissement devait être posé dans la loi, et là-dessus il y a eu, on peut le dire, unanimité dans la commission, comme il y aura unanimité dans la Chambre. La perpétuité érigée en dogme n’est pas autre chose que la doctrine de la banqueroute à terme indéterminé. »

Ainsi, nous voilà revenus au beau temps du doctrinarisme. La politique financière du règne de Louis-Philippe fait encore florès. C’est à croire vraiment que les républicains, les démocrates d’aujourd’hui sont les orléanistes d’autrefois, munis d’un faux nez. Toutes les vieilleries de jadis, toutes les rengaines financières de 1840, toutes les choses démodées, en un mot, vont faire leur apparition! Les contribuables, véritables moutons de Panurge, devront se contenter des affirmations du Journal des Débats, qui ne daigne même point développer les projets de ses patrons.

Ces projets, le Journal des Débats se contente de les glorifier, de les approuver ; avec un dédain superbe, il écarte d’un geste les objections de ses adversaires.

C’est ainsi, sans doute, que l’on procède au Japon ou dans l’empire de la Chine. Eh bien ! le Journal des Débats peut nous en croire sur parole : les contribuables d’aujourd’hui sont des gens éclairés, en état de discuter leurs intérêts ; les dédains ou les affirmations du Journal des Débats les laissent insensibles.

N’est-il pas incroyable que le Journal des Délais méconnaisse les choses financières jusqu’à assimiler la conversion à une opération de Bourse? Depuis plus d’une année que la Liberté réclame la conversion du 5 pour 100, en vue de procurer au Trésor un allégement de plus de 34 millions par an, le Journal des Débats , autorisé ou non, s’est borné à démentir des bruits que nul, d’ailleurs, n’avait songé à répandre ; il a ainsi facilité les jeux de Bourse dont il se plaint et que nous sommes les premiers à condamner.

Et qu’est-ce encore aujourd’hui que l’article du Journal des Débats , sinon un encouragement à ces mêmes jeux de Bourse qui provoquent son indignation? Son article de ce matin, par exemple, était connu dès hier; on en chuchotait partout, et l’on peut voir par la cote l’effet qu’il a produit à la petite Bourse du soir.. Il a été encore exploité aujourd’hui par une certaine spéculation connue pour vendre du 3 pour 100 et acheter du 5 pour 100; l’écart de ces deux fonds a en effet diminué d’une manière sensible. Notons que toutes les fois que nous avons parlé de la conversion, les fonds publics ont monté, c’est-à-dire que le crédit de l’État s’est amélioré. Toutes les fois, au contraire, que le Journal des Débats s’est avisé d’en parler, les fonds publics ont fléchi, le crédit iie l’État a diminué.

Le Journal des Débats se trompe étrangement s’il croit que la commission du budget est unanime à adopter des plans dont les lecteurs de ce journal savent à peine le premier mot, grâce à l’ignorance où ils ont été laissés. Non! la commission du budget n’est point unanime! Non! les plans de M. le ministre des finances ne seront point acceptés sans discussion et surtout sans opposition! La commission du budget, nous le

disons à son honneur, n’affecte point le dédain suprême du Journal des Débats pour les critiques des journaux que cette feuille qualifie de.financiers. On a déjà vu la commission du budget écarter la conversion en 3 pour 100 amortissable des obligations trenlenaires, conversion que nous avions signalée comme devant coûter 10 millions au Trésor. Est-ce que le Journal des Débats croit que la même commission ne tiendra pas compte de l’opinion des journaux qui, eomme la Liberté, le Siècle , le National , le Bien 'public, la Presse, la France, sans parler des journaux d’opposition que nous ne nommerons pas, ont proclamé la nécessité de la conversion?

Est-ce que le Journal des Débats a daigné, jusqu’à ce jour, dire ce qu’il pense de l’amortissement? Mais cette question de l’amortissement est vieille de cinquante ans ; elle a été jugée par Jacques Laffitte et par bien d’autres, auprès desquels les rédacteurs du Journal des Débats, malgré leur morgue, auraient dû aller à l’école. Ces derniers en sont encore à resasser les vieux arguments de Jean-Jacques Rousseau, que notre civilisation moderne effrayait, et qui, pour conseiller un retour à la nature, ne cessait de prédire la banqueroute de l’Angleterre.

Napoléon I er , lui aussi, croyait à la banqueroute de l’Angleterre, parce qu’il ignorait la puissance du crédit et les ressources merveilleuses qu’il procure à ceux qui savent en user. C’est le crédit de l’Angleterre qui a vaincu Napoléon, malgré les efforts de son incomparable génie.

^En bien! l’Angleterre n’a point fait banqueroute; sa dette a décuplé depuis le temps où Jean-Jacques Rousseau annonçait la prochaine suspension de ses payements. L’Angleterre n’a point écrasé les contribuables sous le poids des impôts

pour arriver à l'amortissement de sa dette. Elle a largement usé de toutes ses ressources pour accroître l’outillage du pays, et au lieu d’appliquer sottement tout l’excédent des recettes de son budget à l’amortissement de sa rente perpétuelle, elle en emploie, au contraire, la plus grande partie à diminuer les taxes de consommation qui pèsent sur le peuple.

C’est au moyen de conversions successives que l’Angleterre a pu diminuer les charges de sa dette dans de fortes proportions.

Mais toutes ces considérations ne sauraient troubler la sérénité du Journal des Débats. C’est avec la même légèreté, avec la même insouciance que jadis les doctrinaires de cette feuille ont gouverné la France, amené la chute de la monarchie et déchaîné la Révolution. Il s’agit aujourd’hui d’écraser les contribuables sous la charge d’une dotation d’amortissement qui, augmentée des intérêts composés, pourra atteindre 6, 7 et même 800 millions par an, et l’on veut que nous gardions le silence et que nous nous rangions derrière le char de ces automédons qui ont tant de fois conduit la France aux abîmes! Eh bien, non!

Nous ne cesserons de combattre, avec tous les hommes animés de l’amour du bien public, des projets que nous qualifions d’arriérés et de monstrueux ; et, en voyant le Journal des Débats s’atteler aux plus misérables conceptions, couvrir de fleurs des plans qui pourraient ruiner le crédit de la France, nous demandons par quelle fatalité notre malheureux pays a toujours eu le triste sort d’être remorqué, d’être conseillé par les hommes les plus rétrogrades. Car, nou6 le répétons, les projets d’amortissement qui vont être soumis à la délibération de la Chambre ne sont point seulement

l’œuvre de M. Léon Say, mais aussi celle d’une école présomptueuse qui ne croit pouvoir s’affirmer qu’en détruisant tout ce qu’une longue expérience a consacré.

L’amortissement, tel que l’entendent les rédacteurs du Journal des Délais, causerait à la France la plus grande gêne, il deviendrait la source des plus grands embarras. Cette gêne, ces embarras n’eussent-ils pas existé, en effet, après nos désastres de 1870? Ce sont les charges énormes de cet amortissement qui, seules, pourraient contraindre le Trésor, dans les moments de crise, de guerre ou de révolution, à manquer à ses engagements...

Quant à l’emprunt de 500 millions actuellement projeté,nous en avons démontré l’inutilité, les inconvénients. Comment la commission du budget pourrait-elle sanctionner une opération dont la dotation n’est point inscrite au budget parmi les dépenses ordinaires? Cela ne s’est jamais vu. C’est pour arriver péniblement à se procurer les ressources nécessaires au service- des intérêts de l’amortissement de ces 500 millions qu’on a conclu avec la Banque un traité déplorable. C’est pour l’avance d’une somme de 80 millions que l’on veut dégrever cet établissement de crédit d’un impôt annuel de 2 millions sur le timbre et lui accorder une indemnité de 3,625,000 francs, pour dommages encourus pendant la Commune, alors que l’immense majorité des propriétaires parisiens n’a reçu aucune compensation de ce chef.

Ce contrat avec la Banque constitue un emprunt à 21/2 pour 100, avec une commission supplémentaire, alors qu’il serait si facile d’emprunter à 1 pour 100, c’est-à-dire au même taux que celui que paye l’État pour les avances à lui faites par la Banque pendant la guerre. Un pareil contrat doit être repoussé

par la Chambre; il deviendrait, d’ailleurs, inutile, du moment où l’on renoncerait à l’emprunt de 500 millions que l’on peut ajourner sans inconvénient. On sait que l’Etat, en somme, n’a besoin que d’une somme de 260 millions, destinée au rachat des lignes des Charentes et de la Vendée. Cette somme, on la trouverait aisément par les moyens de trésorerie que nous avons tant de fois indiqués.

Ce n’est pas au moment où la paix vient d’être signée, où l’Exposition universelle va donner un nouvel essor au commerce et à l’industrie en France, qu’il faut songer à recourir extraordinairement au crédit, alors que dans un temps peu éloigné il sera facile d’opérer la conversion, qui donnera une économie annuelle de 34,600,000 francs au Trésor, soit un capital réalisable de 760 millions. Il ne faut pas se le dissimuler, la création d’un fonds amortissable n’est qu’un acheminement vers la conversion de toute notre dette suivant ce type; or, comme nous l’avons déjà montré, n’y aurait-il pas folie à unifier nos dettes de la sorte?

Le Journal des Débats tourne le dos à l’avenir, il nous ramène aux vieilleries d’un système de gouvernement que ses doctrines ont perdu. Nous marchons, nous, vers l’avenir ; nous redoutons les emprunts qui servent à faire la guerre ; mais nous appelons de tous nos vœux la réalisation de ces emprunts productifs qui n’ont pas besoin d’amortissement, parée qu’ils créent par eux-mèmes des revenus correspondant aux charges d’intérêts; nous appelons de tous nos vœux ces emprunts qui, chez nous comme en Angleterre, ont assuré la grandeur du pays et ont contribué à augmenter sa puissance et sa richesse.

Page 1