LE PROGRAMME DE M. GAMBETTA
21 septembre 1878.
Quand on a une situation politique aussi considérable que M. Gambetta ; quand on est le chef d’une majorité aussi puissante que celle dont il dispose dans le parlement ; quand on aspire à jouer un rôle prépondérant et, peut-être, à occuper un poste éminent dans l’État, on n’a pas le droit, en formulant un programme de gouvernement, de se traîner dans les banalités de la polémique quotidienne et de ne pas envisager de haut les questions fondamentales de notre temps.
Or, ce qui manque au discours de Romans, le manifeste de l’opportunisme, ce sont les grandes doctrines qui sont la force et la gloire d’un véritable homme d’État et qui ont pour but de donner une impulsion décisive à la société contemporaine.
M. Gambetta est un orateur éloquent, qui sait passionner ou assouplir sa parole suivant le tempérament de l’auditoire auquel il s’adresse. Ce n’est plus l’ardent tribun qui parlait naguère à la démocratie radicale. C’est l’adroit opportuniste qui parle, non plus aux masses, mais aux classes moyennes, et qui, pour les attirer à lui, flatte leurs intérêts et leurs idées,
en leur sacrifiant sans façon l’idole populaire devant laquelle il se courbait jadis.
C’est en vain que nous cherchons dans le discours de Romans un mot, un seul mot, en faveur de ces classes inférieures dont la condition est pour notre siècle le plus redoutable problème qu’il ait à résoudre ! Mais qu’importe à l’opportunisme actuel l’amélioration du sort du plus grand nombre ! Il s’agit d’autre chose maintenant que de favoriser et de développer le travail. Il s’agit de dissiper, par une stratégie habile, les inquiétudes des capitalistes et des privilégiés.
C’est dans ce but, et dans ce but unique, que M. Gambetta s’est déclaré hostile à la conversion du 5 pour 100.
Ou voit clairement qu’il ne veut pas alarmer les rentiers, ces chers rentiers, dont le républicanisme récent doit être soigneusement ménagé en vue des prochaines élections sénatoriales. Qu’importe que, par cette sage mesure financière, dont nous avons si souvent prouvé les avantages, on puisse procurer au Trésor une économie annuelle de plus 34 millions, au moyen desquels il serait facile de faire un emprunt considérable , de doter merveilleusement tous les services publics, de répandre à flots l’instruction et de diminuer considérablement les impôts? Qu’importe que l’État paye plus d’un 1/2 pour 100 de plus que ne le comporte la situation financière et que ne l’établit la loi souveraine de l’offre et de la demande? Il s’agit bien de dégrèvements, de richesse nationale, de travail et d’industrie, d’améliorations sociales!
L’opportunisme a changé de ton et d’allures ! Nous sommes loin maintenant des déclamations passionnées en faveur de l’impôt sur la rente et de l’impôt sur le revenu! M. Gambetta se pose en défenseur des rentiers, c’est-à-dire, pour ein-
ployer le langage démocratique, en faveur des oisifs contre les travailleurs, car tout ce que l’État paye inutilement au capital accumulé est une ressource précieuse qu'il enlève au travail productif.
Ne nous y trompons pas cependant; ces déclarations intéressées contre la conversion, laquelle est inévitable et so réalisera, quoi qu’on fasse, par la force même des choses, ne sont qu’une évolution d’habile stratégie à l’approche du renouvellement du Sénat.
Qui ne se rappelle les cris d’indignation que poussait jadis l’opposition contre la corruption électorale? Or, comment appeler d’un autre nom cette promesse faite à l’innombrable population des rentiers de ne pas loucher à leur revenu et de leur procurer, par la hausse du 5 pour 10Ü, un énorme accroissement de capital ?
Mais, hélas I qu’ils prennent garde que ce ne soit qu’un leurre I Est-ce qu’un gouvernement peut enchaîner ainsi sa liberté d’action et renoncer à rembourser sa dette comme le droit commun l’y autorise? Quand on aura obtenu de la confiance naïve des rentiers les votes qu’on en espère, qui sait si on leur conservera longtemps encore l’intérêt excessif qu’on leur paye aujourd’hui ?
Que dire d’ailleurs des autres idées exprimées par M. Gambetta? Leur discussion nous entraînerait trop loin et nous devons en réserver l’examen. Mais, dans toutes, se manifeste le même défaut de grandes doctrines.
Il est facile de tonner contre l’Église et le parti puissant qui la dirige ; mais, qu’est-cc que l’opportunisme a à mettre à la place des grandes forces morales que l’idée religieuse donne à l’homme mortel?
Il est facile de répéter les banalités qui courent le monde sur le besoin de développer l’instruction publique ; mais par quelles institutions nouvelles faut-il satisfaire cet intérêt supérieur de moralité et de civilisation ?
Il est facile de crier eontre les Universités catholiques et l’enseignement des ordres religieux; mais que faut-il faire pour que l’enseignement laïque l’emporte par ses méthodes, par ses principes et par son organisation sur tous ses concurrents?
Que M. Gambetta, au lieu de rester dans de vagues généralités, ait donc le courage de formuler, d’une voix ferme, un vaste programme pratique de réformes sociales. Alors on pourra apprécier s’il est à la hauteur des devoirs que sa situation lui impose et s’il est digne de diriger la démocratie moderne.
Tout son discours à Romans se résume en ces mots : Il faut républicaniser le Sénat, l’administration, la magistrature, l’école et l’armée.
Eh bien 1 quand tout cela sera fait, le peuple sera-t-il plus heureux, le travail sera-t-il plus florissant, la prospérité sera-t-elle plus grande, la société sera-t-elle mieux organisée?
M. Gambetta croit-il que le nom seul de la République^ soit, comme une baguette de fée, capable de faire, comme par enchantement, le bonheur de i humanité?
Il faut d’autres forces et d’autres programmes pour régler et diriger la gigantesque évolution que l’avènement de la démocratie a imprimée au monde moderne. A en juger par le discours de Romans, le chef de l’opportunisme semble ne pas même s’en douter 1