LES PROGRAMMES
24 septembre 1878.
Il est des moments où les chefs de partis politiques cherchent à s’effacer pour n’avoir pas à se prononcer sur des questions délicates.
Tel était, à ce qu’il paraît, le cas deM. de Sémonville, grand référendaire à la Chambre des pairs sous Charles X.
M. de Sémonville, qui habitait ordinairement Versailles, s’était trouvé pris, un jour, d’une indisposition subite, et il en avait prétexté pour se dispenser de venir remplir ses fonctions à Paris.
« Quel intérêt M. de Sémonville a-t-il à être malade? » demandait finement M. de Talleyrand.
Comme nous ne sommes ni malveillants ni curieux, nous n’adresserons pas la même question à M. Gambetta, à l’occasion de la fatigue qu’il a pu éprouver après son discours de Romans, et qui l’a obligé à aller prendre qnelque repos au château des Crêtes, sur le lac de Genève, propriété actuelle de M mc Arnaud de l’Ariège, nièce de feu Dubochet, de ce républicain farouche qui, cependant, ne devait son immense fortune
qu’à une concession avantageuse obtenue, sous l’Empire, de la bienveillance du chef de l’État.
Mais tout le monde ne partage pas les sentiments qui nous animent et il est beaucoup de gens qui poussent le scepticisme jusqu’à croire que la fatigue dont M. Gambetta s’est dit accablé pouvait bien nôtre qu’un prétexte pour se dispenser de prononcer le discours de Grenoble.
Le puissant tribun était-il vraiment à bout de forces ou à bout d’idées, ou bien craignait-il de détruire l’effet de sa harangue de Romans sur le caractère de la deuxième étape de la République par une incursion dangereuse sur celui de la troisième étape? Ce ne sont pas assurément les idées qui manquent à M. Gambetta, et nous inclinons à croire qu’il craignait de développer prématurément ses plans de réorganisation sociale et de donner son programme définitif, si tant est qu’il en ait un.
Le parti républicain, dont M. Gambetta est le chef, a-til, en effet, un programme sérieux en dehors des lieux communs de liberté et d’égalité qu’il débite à tout propos, en dehors de l’agitation entretenue par l’expression de vaines terreurs sur les progrès de l’envahissement de la société par le cléricalisme? nous ne le croyons pas, car s’il était en possession de ce programme, il n’aurait pas manqué de le produire depuis longtemps, et il aurait justifié ainsi l’empire absolu qu’il prétend exercer sur les destinées du pays.
Nous sommes toujours sur le terrain instable de l’opportunisme, réduits à tourner éternellement dans un cercle étroit d’idées fausses ou incertaines, telles que, par exemple, celles par lesquelles M. Gambetta, voulant justifier son opposition à la mesure de la conversion, confond dans la production de
la richesse les capitalistes et les travailleurs, se déclare animé d’une même tendresse pour les uns et pour les autres, et proteste contre les saines dispositions de notre code civil qui assurent au débiteur les moyens de se libérer, pour lui permettre d’emprunter à nouveau à de meilleures conditions. C’est ainsi que, par une phrase d’intérêt jetée anx rentiers, par une prétention d’équité envers ceux qui furent admis autrefois à souscrire les emprunts de la libération et ont, pour la plupart, disparu après avoir réalisé de grands bénéfices ; c’est ainsi, disons-nous, que M. Gambetta n’hésite pas à sacrifier une économie annuelle de 34 millions 500,000 francs qui pourrait servir de base à un emprunt de 8 à 900 millions.
Que de grandes choses ne pourrait-on faire d’une pareille ressource !
Elle suffirait à réaliser immédiatement toutes les grandes améliorations que le peuple attend en vain depuis l’avènement de la République !
La responsabilité d’un pareil abandon n’est-elle pas écrasante ?
Jamais, sous aucun régime, il n’aurait été fait don de joyeux avènement comparable à celui dont on voudrait gratifier la classe des rentiers dans le seul intérêt des prochaines élections sénatoriales.
La conversion de la Rente, nous l’avons dit souvent, n’est qu’une des formes de la baisse du taux de l’intérêt, et cette baisse, c’est la fortune du travail, c’est le signe certain de la prospérité publique.
Ce ne sont pas seulement les grands économistes et les hommes d’État du dix-huitième siècle qui ont émis à ce sujet des opinions conformes aux nôtres, ce sont encore les
écrivains, les penseurs même les plus étrangers aux matières financières.
Déjà, en 1748, Montesquieu recommandait la mesure de la conversion dans les termes suivants :
« Si cet État a encore un crédit qui n’ait point reçu d’at- » teinte, on pourra faire ce qu’on a pratiqué si heureusement » dans un État d’Europe (1) ; c’est de se procurer une grande » quantité d’espèces et d’offrir à tous les particuliers leur rem- » boursement, à moins qu’ils ne veuillent réduire l’intérêt. » En effet, comme, lorsque l’État emprunte, ce sont les parti- » culiers qui fixent le taux de l’intérêt, lorsque l’État veut » payer, c’est à lui à le fixer. »
Quesnay, le père de l’économie politique, le maître d’Adam Smith et de Turgot, disait que « les fabriques et le commerce » ne pouvaient fleurir que par la libre concurrence, qui décou- » rage les entreprises factices ou mal combinées, laisse aux » industries de chaque pays leur plein et entier essor, et ne » permet que les spéculations sérieuses et durables, confor- » mes à la nature même des choses ; la liberté prévient les » monopoles, restreint à l’avantage des masses les gains parti- » culiers, aiguise l’ardeur industrielle, contribue puissamment » à l’amélioration des machines, amène la diminution des frais » de transport et de magasinage, et contribue à Vabaissement » du taux de l'intérêt au 'profit du plus grand nombre. »
Mais c’est surtout sous la plume de Turgot que l’heureuse influence exercée sur la prospérité publique par l’abaissement du taux de l’intérêt se trouve caractérisée de la manière la plus saisissante par une grande et belle image.
(1) L’Angleterie
« Ou peut regarder le prix de l’intérêt comme une espèce »> de niveau au-dessous duquel tout travail, toute culture, » tout commerce, cessent. C’est comme une mer répandue sur » une vaste contrée, les sommets des montagnes s’élèvent » au-dessus des eaux et forment des îles fertiles et cultivées. » Si cette mer vient à s’écouler, à mesure qu’elle descend, les » terrains en pente, puis les plaines et les vallons paraissent » et se couvrent de productions de toute espèce. Il suffit que » l’eau monte ou s’abaisse d’un pied pour inonder et pour » rendre à la culture des plages immenses. C’est l’abondance » des capitaux qui anime toutes les entreprises, et le bas » intérêt de l’argent est tout à la fois l’effet et l’indice de » l’abondance des capitaux. »
Il n’est pas jusqu’à M. Thiers qui n’ait recommandé la mesure de la conversion comme une loi qui s’impose fatalement à la société à des époques successives ; il l’a même fait dans les termes les plus sévères à l’égard des capitalistes qui, dans une société industrieuse, vivent, sans travailler, du seul produit de leurs capitaux.
Voici comment il s’exprime à ce sujet :
« Quelle est, en général, la qualité du capitaliste dans la » société? C’est ordinairement celui qui a travaillé et qui ne » travaille plus, ou, plus ordinairement encore* c’est celui » dont les pères ont travaillé autrefois et l’ont dispensé de » travailler lui-même aujourd’hui. Il prête donc ses capi- » taux à ceux qui n’ont pas acquis la faculté de se reposer, » et, il faut en convenir, il mérite, à ce titre, bien moins » d’intérêt que l’homme industrieux qui paye actuellement » son pain de ses sueurs. Sans doute cet oisif fortuné n’en a » pas moins ses droits, car il faut respecter le travail dans
» celui même qui se repose ; il faut respecter le travail du père » dans le capital du fils ; mais peut-on empêcher les effets de » la loi commune qui avilit sans cesse les capitaux en aug- » mentant leur abondance? L’homme qui vit sur une œuvre » passée doit devenir continuellement plus pauvre, parce que » le temps le transporte, avec la richesse d’autrefois, au milieu » d’une richesse croissante et toujours plus disproportionnée à » la sienne. A défaut du travail, il n’y a qu’un moyen de se » soutenir au niveau des valeurs actuelles, c'est de diminuer » ses consommations. Il faut ou travailler ou se réduire. Le » capitaliste a le rôle de l’oisif, sa peine doit être l’économie, » et elle n’est pas trop sévère. »
Quant à nous, non seulement nous n’avons jamais fait entendre aux rentiers des paroles si dures, mais au contraire nous nous sommes attachés à adoucir leur situation en cherchant à leur donner, par l’élévation de leur capital, des compensations supérieures à un sacrifice inévitable sur l'intérêt primitivement stipulé.
Ces combinaisons ont été cependant écartées, par cela seul qu’elles ne sortaient pas de l’école républicaine, qui est censée avoir la science innée sur toutes choses.
Après avoir donné à l’analyse du programme de M. Gambetta toute l’étendue qu’il comporte, que dirons-nous de celui de M. Louis Blanc?
Cet orateur, cet écrivain chaleureux semble n’avoir rien appris ni rien oublié dans son exil, comme on disait jadis des Bourbons.
Son long séjour en Angleterre ne l’a point ramené à la réalité des choses; il est toujours resté l’idéologue en contemplation du passé révolutionnaire.
Il ne rêve aujourd’hui qu'amnistie, Commune, Convention et institutions fonctionnant sous l’empire d’une défiance universelle.
Sous ce dernier rapport, M. Louis Blanc nous fait l’effet d’un affranchi qui ne peut perdre le souvenir des fers qu’ont portés ses ancêtres, et dont l’esprit inquiet appréhende de retomber dans la servitude.
En fait de programme, qu’il nous soit permis de préférer celui que nous avons vainement recommandé à l’attention de tous les partis et par la reproduction duquel nous terminons cet article :
1° Quels sont les moyens d’accélérer les progrès des sciences d’observation et d’en faciliter l’application à l’industrie et à l’éducation publique ?
2° Quels sont les moyens d’accroître le plus promptement possible la valeur du territoire de la France et sa production?
3° Quelles sont les mesures les plus propres à donner à l’industrie manufacturière le plus grand écoulement possible de ses produits à l’intérieur comme à l’extérieur, de façon à accroître d’une manière permanente l’activité des fabriques, à satisfaire largement aux besoins de la nation, à donner la plus grande quantité de travail aux ouvriers, et à leur procurer ainsi, par des voies naturelles et légitimes, une augmentation dans le taux des salaires?
4° Quelles sont les mesures financières à adopter pour améliorer, le plus promptement possible, la viabilité du territoire et compléter, dans toutes ses parties, l’achèvement de notre système de voies de communication ?
5° Gomment doit-on s’y prendre pour modifier l’assiette actuelle des impôts sans diminuer les ressources nécessaires
à l’entretien des services publics et sans surcharger aucune des classes de la société?
Quelles sont, en particulier, les ressources dont on pourrait disposer pour supprimer immédiatement ceux des impôts de consommation qui pèsent le plus lourdement sur le peuple ?
6° Gomment pourrait-on procurer aux enfants du peuple une instruction plus étendue et plus solide que celle qu’ils ont reçue jusqu’à ce jour?
C’est en donnant une solution à ces problèmes que la France pourrait défier les révolutions et envisager l’avenir avec sécurité.