Voir la Défense Républicaine, page VU
M. le Président du Conseil. — Messieurs, l'honorable M. Chaumié a posé une double question au Gouvernement; il lui a demandé si, aujourd'hui encore, des documents appartenant à des dossiers du ministère de la guerre en peuvent sortir, et, s'ils en sont sortis, comment ils ont pu être livrés. C'est ce à quoi M. le ministre de la guerre a répondu.
L'honorable sénateur a demandé encore quels étaient ces documents: C'est ce à quoi je vais répondre, avec une liberté que je n'ai que depuis le moment où M. le ministre de la guerre, en prenant une mesure qui s'imposait, a permis par là au ministre de Tintérieur de parler sans qu'on puisse l'accuser de mettre témérairement certaines personnalités en cause.
M. Tomps est commissaire spécial, il a rendu de grands services, des services périlleux. C'est pourquoi, sans doute, au moment où le contre-espionnage était confié au 2e bureau, on a demandé qu'il y fût détaché. C'est à cette époque qu'il a connu un sieur P..., — que je ne désigne pas autrement, — l'un des agents qu'utilisait le 2e bureau.
M. Tomps est rentré à la Sûreté générale au lendemain du jour où le Gouvernement a estimé que, non seulement dans l'intérêt du service, mais dans l'intérêt de l'armée elle-même, il convenait de ne pas laisser plus longtemps à des officiers des fonctions peu en harmonie avec leur profession et dont leur dignité n'avait qu'à souffrir.
Je n'ai pas besoin de rappeler au Sénat que cette
décision n'a pas été sans causer des froissements, sans
susciter des mécontentements; et plus d'une fois,
malheureusement, nous avons dû constater que ces :
regrets et ces froissements ss rcv^uvl^V^wX. ^\ das I
L'AFFAIRE TOMPS 239
actes qui n'ont pas été sans inconvénient pour la marche du service.
A peine quelques mois s'étaient écoulés depuis les mesures prises par le Gouvernement, et déjà des accusations vagues circulaient. M. Tomps était attaqué. On n'accusait pas seulement sa légèreté, mais — il faut prononcer le mot — son infidélité; on lui imputait certains incidents qui se sont produits.
M. Tomps en a été profondément ému et il a demandé, dès ce moment, que Ton ouvrît une enquête sur la manière dont il avait rempli ses fonctions. Il lui a été répondu que ces accusations, qui n'avaient encore rien de précis, et qui, à raison de ceux qui les avaient fait circuler, ne pouvaient trouver crédit, demeuraient méprisables.
Elles se sont précisées au commencement de janvier 1900. A ce moment-là, le sieur P... s'était transporté à Bruxelles. Il y avait été arrêté et, le 18 janvier, la sûreté recevait d'un agent un rapport ainsi conçu :
« Par les présentes, je fais connaître ce que le nommé P.. a dit à Bruxelles sur M. Jaeger. P... a dit que, s'il rencontrait un jour Jaeger, qui d'ailleurs se nomme Tomps, il lui brûlerait la cervelle; car il présumait que Tomps était la cause de son malheur et que c'était lui qui avait dénoncé son affaire d'espionnage au Gouvernement... » Ici une indication que je supprime.
« Il en était maintenant tout à fait convaincu ; car, dit-il, ces messieurs de l'état-major l'avaient confirmé dans cette opinion. C'est ainsi que P..., qui se trouvait à Paris, fut un jour convoqué à un rendez-vous par deux officiers de l'état-major qui revenaient précisément de la Suisse.
« On demanda aussitôt à P... c\v\e\ Wav\. «\o\ ^^
croyait être le traître dans la malheureuse affaire... — P... répondit : « Je crois que c'a été Tomps; » les deux officiers sursautèrent sur leurs chaises et s'écrièrent : « Extraordinaire! C'est ce que nous avons dit, nous aussi, dès le premier instant. »
« On donna à P... la mission de chercher à obtenir quelque chose permettant de confondre Tomps.
« Ceci est le principal, car il fut parlé de différentes autres choses à côté relatives à cette même affaire. »
Tel est, messieurs, le rapport qui arrivait à la sûreté générale daté du 18 janvier 1900; il a été communiqué à M. Tomps; M. Tomps a demandé et obtenu l'autorisation de se rendre à Bruxelles et de chercher à arracher au nommé P..., dont vous apprécierez tout à l'heure la moralité, des indications précises qui permissent de faire aboutir l'enquête qu'il avait sollicitée.
Il s'est rendu à Bruxelles ; il a demandé l'autorisation de communiquer avec P..., elle lui a été refusée. Il s'est mis alors en rapport avec l'avocat du sieur P... ; et ici je lis au Sénat l'extrait d'un rapport de M. Tomps du 22 janvier 1900, adressé à cette date au service de la Sûreté générale. C'est — je l'ai indiqué au Sénat — par l'intermédiaire d'un tiers que les communications ont eu lieu; et voici comment M. Tomps fait connaître le 22 janvier le résultat de ses conversations :
« L'avocat en question ayant obtenu l'autorisation de communiquer librement avec P..., celui-ci lui a dit qu'au point de vue de sa défense, il n'y avait plus rien à faire. Il a ajouté qu'il avait à faire à M. Tomps des communications sur d'autres sujets.
a L'avocat lui a demandé si certains propos qui lui avaient été prêtés, et qui ont été répétés à M. Tomps, étaient exacts.
L'AFFAIRE TOMPS 2il
« P... hésita a répondre catégoriquement à ces questions, objectant tout d'abord qu'il se créerait des ennemis, car il comprenait très bien l'importance des déclarations qu'on lui demandait.
« Sur l'assurance qu'on ne se servirait pas de ces déclarations, P..., tout en ne niant pas l'existence de ces faits, déclara toutefois qu'il n'existait pas de procès-verbal et demanda un délai pour pouvoir répondre d'une façon complète par écrit.
« Il pria l'avocat de demander à M. Tomps de lui faire remettre clandestinement une somme de 50 fr.
« L'avocat s'étant présenté le lendemain, P... arriva avec un mémoire de quatre pages qu'il montra tout en soulevant des objections et en disant que M. Tomps était et avait toujours été la cause de son malheur; que la nuit lui avait porté conseil et qu'il ne consentirait à livrer ce factum que si M. Tomps lui faisait parvenir une somme de 500 florins autrichiens (1.250 fr.).
« Il ajouta que si M. Tomps se décidait à lui verser cette somme, il lui ferait d'autres révélations importantes.
« L'avocat lui répondit qu'il transmettrait cette proposition à l'intéressé, causa quelques instants avec lui sur son cas au point de vue juridique, et prit congé.
« Il est évident, — conclut alors M. Tomps, — qu'en demandant à me voir, P..., qui est dénué de toutes ressources, n'avait qu'un but, celui de me soutirer un secours.
« En effet, il a demandé tout d'abord une somme de 50 fr., et, après réflexion, voyant que certaines choses qu'il connaît paraissaient m'intéresser, il a élevé ses prétentions... »
Je n'ai pas besoin de dire que cfctofc ^XNWxv^ &w^ homme qui se déclare prêt à çatlet, kfàvtfc &*& \fc*fe-
lations moyennant une somme de 1.250 fr., aurait fixé tout le monde et a fixé M. Tomps tout d'abord.
Il est rentré à Paris, il a rendu compte verbalement <le ces déclarations dans les mêmes termes que ceux <lu rapport qui est à mon dossier.
A ce moment, P... est relâché; il se rend à Nice, et de là écrit à M. Tomps une lettre qui porte la date du 19 février 1900.
Pour montrer au Sénat la raison de ces lectures, il ïaut que je lui rappelle l'accusation portée contre M. Tomps. On l'accuse d'avoir cherché à arracher au sieur P .. des révélations sur certains points ou sur certains faits qui auraient été de nature à rouvrir un procès considéré comme fermé.
Or, voilà P... à Nice; il écrit à Tomps; sa lettre du 19 février présente un intérêt particulier. Est-ce celle en effet d'un homme que Ton sollicite ou n'est-elle pas, au contraire, d'un homme qui fait des offres? Vous allez en juger : -
« Je vous prie de ne pas penser que je ne vous donne signe de vie que lorsque j'ai une prière à vous adresser.
« Au point de vue matériel, ça va très mal ici pour moi ; à la vérité, j'ai la perspective certaine d'avoir de l'argent, mais pourtant pas avant dix ou douze jours.
« Je vous en prie instamment, et je sais bien que vous êtes bon. Prêtez-moi 50 fr., ce qui fera 150 fr. en tout. Je vous donne ma parole d'honneur que je vous les rendrai avec mes remerciements dans un très bref délai. Je vous suis reconnaissant pour cela et je vous jure que ce sera la dernière fois que je vous importunerai.
« Avec mes remerciements anticipés, je signe avec ma haute considération, »
L'AFFAIRE TOMPS 243
Il est facile de savoir ce qu'a répondu M. Tomps, puisque toutes les pièces qui se trouvaient au domicile de son correspondant ont été prises et remises au ministère de la guerre.
Parmi les accusations qui ont été portées contre M. Tomps, figure celle d'avoir conjuré le sieur P... de lui livrer le secret de ce qu'on appelle l'affaire Czernuski. Il se serait agi d'établir que le témoignage de Czernuski, dans l'affaire Dreyfus, avait été sollicité et obtenu à prix d'argent. Cela résulterait, dit-on, de deux lettres trouvées au ministère de la guerre, et dans lesquelles Tomps aurait adjuré le sieur P... de dire « toute la sainte vérité ».
Il existe en effet une lettre, du 2. février, — antérieure par conséquent aux documents que je vais lire tout à l'heure — et qui montrera qui, pour la première fois, a parlé de révélations possibles au sujet de l'affaire Czernuski.
Cette lettre est ainsi conçue :
« J'étais absent et n'ai pu à cause de cela vous répondre plus tôt.
« Vous me paraissez être toujours disposé à prendre, mais jamais à donner. Dites-moi la vérité entière, la vérité complète et ensuite, seulement ensuite, je vous viendrai volontiers en aide. »
Tomps, interrogé sur ce qu'il voulait dire dans cette lettre du 2 février, n'a pas eu de peine à démontrer qu'ayant été accusé par P..., d'avoir été un agent infidèle, et étant allé à Bruxelles pour lui arracher le secret des confidences reçues, il le pressait à cette occasion de dire la vérité tout entière; et si j'affirme que ceci ne se rapporte qu'à la seule affaire alors pendante, c'est que j'en ai la preuve.
Voici, en effet, dans quelles couô\Vw&* \fc ^ \aax^
pour la première fois, on trouve la trace de révélations que P..., serait prêt à faire relativement à l'affaire Czernuski; c'est un rapport d'un troisième agent :
« D'une conversation que j'ai eue à. Nice avec la nommée M..., il résulte que le sieur P..., lui a fait les confidences suivantes. Cet individu est très mécontent de l'état-major, et il ne l'a pas caché à M... ; il a même été plus loin... » — je supplie le Sénat de considérer qu'ici je reproduis les propos qui sont rapportés; mais qu'il m'est impossible de leur accorder la moindre créance — « ... il a môme été plus loin; il a raconté
en présence de que son ami d'enfance Czernuski
avait touché une somme de 30 à 50.000 fr., pour aller témoigner en faveur de la culpabilité de Dreyfus à Rennes.
« P... a ajouté que si l'état-major ne lui donnait pas satisfaction, il proposerait à M. Tomps de lui faire, contre une forte rémunération, des aveux complets sur l'affaire Czernuski. »
Par conséquent, c'est le 5 mars, un mois après la lettre du 2 février, que P... indique si le chantage qu'il se propose d'un certain côté ne réussit pas, il se tournera d'un autre, et il proposera à M. Tomps de lui faire des révélations.
J'avais donc bien raison de dire qu'il est matériellement établi que, jusqu'à cette date, jamais M. Tomps n'avait sollicité de pareilles confidences.
Le rapport continue :
« Il a ajouté que Ton pourrait vérifier l'exactitude de ses dires en écoutant une conversation entre lui et Czernuski, conversation qu'il ferait rouler sur l'affaire du témoignage à Rennes.
« A Ja suite de notre entretien, la nommée M... m'a remis pour M. Tomps une \fcVlïfc o^taWa w*\\.
L'AFFAIRE TÔMPS 245
écrite à l'instigation de P..., et dont voici la traduction :
« Profitant d'un instant de bonne humeur de P..., j'ai réussi à apprendre qu'il est en relations quelconques avec Czernuski, dont il a reconnu la physionomie dans la photographie qui est en ma rossession. J'ai fait aussitôt à P... des proposittons qu'il serait d'ailleurs disposé à accepter sous certaines réserves. D'une part, ce n'est qu'avec vous personnellement qu'il veut avoir cette conversation sur les faits cidessus, et l'entretien qu'il est disposé à avoir avec vous n'aurait lieu que si sa situation matérielle est réglée en partie. »
Voilà donc ce qui est appris par la Sûreté générale à la date du 5 mars; c'est que P..., s'il n'obtient pas satisfaction d'un autre côté, est assez disposé à entrer en arrangement et à vendre ce qu'il peut savoir ou, pour mieux dire, inventer sur cette affaire Czernuski.
H. Tomps, à qui ce rapport a été communiqué, et qui d'autre part avait reçu la lettre dont copie se trouve dans le rapport lui-même, laisse tomber cette affaire parce que ce n'est pas ce qui l'intéresse.
Il la laisse tomber, car je vois que dix jours plus tard le même sieur P... se décide à écrire et qu'il s'efforce d'attirer M. Tomps à Nice.
Dans un autre document, que je lirai tout à l'heure, vous verrez quelle défiance M. Tomps avait conçue déjà à Bruxelles contre le sieur P..., et quelle défiance encore il conçoit lorsqu'il reçoit la lettre du 15, que je vais lire au Sénat.
Elle est ainsi conçue. Elle contient quelques mots que je supprimerai, vous comprendrez facilement pour quelles raisons. P... chercha & *W\x«t "ta\Kç& V Niée. Mais comment l'y attirera ¥Ai\vÂ^Tfcm*\\»sk^«*>
révélations sur l'affaire C&ernuski? Il a montré qu* cela ne l'intéressait pas.
Il essaie de lai faire croire qu'il s'agit d'une affaire qui rentre dans son service et qui est de la dernière importance :
« Je suis parvenu à découvrir ici, à Nice, un bureau de renseignements... parfaitement organisé... qui fonctionne sous la protection du...
« Le directeur de ce service..., disposant de moyens importants, et sur l'identité duquel un monsieur que je connais très bien m'a fourni des renseignement»' détaillés, m'a communiqué des détails précis et singuliers. Votre présence personnelle ici est, par conséquent, d'une importance particulière.
« Attendant une réponse immédiate et, éventuellement, votre arrivée, je signe avec considération. »
A cette lettre, pas plus qu'à celle de la femme M...r M. Tomps n'a répondu.
C'est, messieurs, le 3 avril seulement et sous l'empire de préoccupations qui vont se préciser tout à l'heure, vivant d'ailleurs sous l'impression des accusations dont il se croit menacé, que M. Tomps, sans en avoir référé, a commis une imprudence.
Plusieurs sénateurs à droite. — Vous appelez cela une imprudence !
M. le Présidknt du Conseil. — Il a voulu se procurer de la part de P..., non pas d^s renseignements destinés à l'usage qui a été allégué, mais une déclaration écrite qui lui fournirait la preuve de la moralité de ceux qui l'accusaient.
En effet, il écrit à cette date une lettre qui contient deux parties. La première partie, la lettre étant adressée à un agent, est relative à des faits compléterez?/ étrangers aux polémiques qu\ s>fc sw\Y ^vto&.l*
L'AFFAIRE TOMPS 24T
n'en parlerai pas; mais je vais lire, au contraire, intégralement au Sénat tout ce qui est relatif à ces polémiques et à ces accusations.
Voici ce qu'écrit M. Tomps :
« En ce qui concerne P..., dit M. Tomps, je veux pour la dernière fois causer de cette affaire.
« Tu m'as écrit que P... t'a offert (et cela en présence de...) de prouver que le témoignage de Czernuski à Rennes a été payé. Dans une autre lettre, tu ajoutes que P... t'a même dit que c'est X... qui serait le plus compromis dans cette affaire.
« Tout cela est très joli. Mais pourquoi P... ne veut-il pas faire lui-môme cette offre? Je ne lui demande pas de raconter dès l'abord l'histoire de A jusqu'à Z, mais qu'il m'offre cela autrement que par un : « Je suis disposé (nickt abgeneigt, pas indisposé) « à traiter avec vous personnellement les deux affaires « connues. »
« Je dois avant d'entrer en négociations proposer la chose, et pour cela je n'ai rien.
« En dehors de cela, il pourrait se faire que P... ne voulût, après les offres qu'il t'a faites, plus rien dire et, dans ce cas, ce serait moi qui serais le compromis; cela ne me plaît pas. Ou encore, toute l'histoire est inventée, et alors ce serait moi le responsable !
« Tu peux, par conséquent, lui dire une fois pour toutes : « Ou bien proposer l'affaire ou la garder pource lui. »
« Pour proposer l'affaire, il suffit qu'il en dise asse& pour qu'on comprenne de quoi il s'agit. Mais je veux être paré! »
Nous avons là, messieurs, une \xiôtatf\^\rc^v&k~' M. Riou. — Quelle est la signaYxttfc't
M. de Lamarzelle. — C'est M. Tomps qui écrit cette lettre?
M. le Président du Conseil. — C'est, je l'ai déjà dit, M. Tomps qui a écrit cette lettre.
Il veut obtenir de P... un écrit. Pour obtenir cet écrit, il lui dit -*- et ici le sentiment hiérarchique se retrouve — : « Il faut que j'aie l'autorisation de traiter cette affaire et je ne peux pas obtenir cette autorisation si je n'ai pas quelque chose à montrer. » En outre, il indique qu'il ne proposera pas de suivre, s'il n'a pas dans les mains un écrit quelconque qui permette en effet d'affirmer qu'il s'agit de quelque chose de sérieux.
Qu'est-il arrivé à la suite de cette lettre?
P... se tait. Il veut bien parler, — il n'est pas difficile de comprendre pourquoi, — mais il ne veut pas écrire. Et alors, le 7 avril, M. Tomps a écrit une troisième lettre qui permet de juger admirablement les sentiments auxquels il obéissait, et l'impression qu'il a gardée de ce que vaut le sieur P... et de la valeur des révélations qu'il est à même de faire. Il sent le piège.
Il écrit en effet au même agent :
« N'oublie pas que l'on ne vous perd pas de vue, et crains toujours un piège. — Je suis très bien informé à ce sujet et préciserai ici. Prends surtout garde aux gens qui recherchent ta société.
« Si M. P... ne veut pas écrire, qu'il se taise et qu'il aille, si cela lui plaît, chez les Cafres.
« J'ai des raisons pour me tenir sur mes gardes et je ne donnerai pas tête baissée dans un piège. »
Ce n'est pas là assurément le langage d'un homme qui cherche à arracher des révélations. C'est celui d'un homme qui se sent entouré de certains périls, de certains risques tout au moins, (\u\ Tfetommwftta Y\
L'AFFAIRE TOMPS 249
défiance et qui se propose bien moins de donner suite aux offres de la nature de celles qui lui ont été faites, que de se procurer une arme contre celui qui les fait.
P..., auquel on a demandé d'écrire, n'a pas voulu le faire et immédiatement les soupçons de M. Tomps se confirment.
En dehors, messieurs, de ces pièces qui réduisent les choses à leur juste valeur et en font apparaître le sens, il me reste à faire connaître au Sénat deux faits qui sont décisifs.
Pour en apprécier toute la valeur, il faut se rappeler cette déclaration du 18 janvier d'un agent — j'ai bien le droit de parler d'un agent, puisque c'est au nom d'un agent, et lequel! qu'on accuse M. Tomps, — disant qu'on a demandé à P... de se procurer de quoi confondre M. Tomps. C'est un premier fait.
Il y en a un second : c'est cette extrême prudence de M. Tomps vis-à-vis du sieur P..., c'est sa réserve inconciliable, je pense, avec le mutisme qu'il observe au regard de P..., avec la défiance dans laquelle il s'enferme.
Qu'a fait le sieur P...? Si, véritablement, il ne s'agit pour lui que de trafiquer du secret plus ou moins imaginaire dont il se prétend le dépositaire, il n'a pas, vis-à-vis de M. Tomps, à prendre tant de précautions; il n'a qu'à lui faire des offres écrites et à lui dire : « Voilà ce que je suis prêt à déclarer, voulezvous donner suite à l'affaire? » (Mouvements divers à droite.)
J'ai montré que P. . avait essayé d'attirer M. Tomps à Nice; il ne s'y est pas rendu. P... vient alors à Paris, et si M. Tomps a véritablement le désir, sortant de sa fonction telle qu'elle a été d£(\.w\*> 4a> \a. façon la plus formelle et telle qrfïï Y^ tfcwsuM&fc-X^
veut, dis-je, chercher à éclaircir cette affaire Czernuskir que fera-t-il? Il verra P... à Paris, il causera avec luiy il tâchera d'en obtenir quelque chose qui vienne à l'appui de ses dires et de sa thèse.
Or, P... lui a écrit le 10 avril pour lui demander un rendez-vous :
« Je vous attends demain à cinq heures au café de de la Paix, et signe avec respect... » Suit la signature...
M. Tomps a fait répondre par un agent qu'il était malade et alité et qu'il ne pouvait sortir. Ceci, je l'affirme et je vais le prouver.
En effet, quelques jours s'écoulent, et à la date du 1er mai, le môme sieur P... écrit à M. Tomps uneseconde lettre :
« J'espère que votre santé s'est améliorée, ou bienfuiriez-vous ma société?... Un événement me transforme, mais il faut que je vous cause personnellement, et je vous prie de vous trouver ce soir, à six heures, au café-restaurant Royal.
« Je remets ces lignes personnellement à votre portier. »
A cette deuxième demande de rendez-vous, M. Tompa n'a pas répondu. 11 ne s'y est pas rendu davantage, mais il a envoyé un inspecteur à sa place. Cet inspecteur est allé au café, s'est assis à une certaine distance du sieur P... et, après une demi-heure d'attente, il Ta vu sortir du café, prendre une direction déterminée et, à sept heures, le sieur P... entrait au ministère de la guerre.
Or, à cette date du 1er mai, il y avait deux mois, ainsi que cela résulte de la déclaration de M. le ministre de la guerre, que toute espèce de relations avec le sieur P... avait été interdite, te taîvvuyc «^«bX^vs
L'AFFAIRE TOMPS 251
écrit, offert de faire certaines déclarations ou dénonciations, M. le ministre de la guerre avait donné Tordre de ne pas lui répondre, de classer sa lettre et de continuer à observer la consigne qui avait été tracée et «qui consistait à se priver désormais de ses services.
Il est alors- arrivé — je touche à la fin de mon récit — que le sieur P..., n'ayant pu réussir dans la •combinaison qu'il avait imaginée vis-à-vis de M. Tomps, a essayé de tirer quelque argent d'un autre côté. Il est retourné au ministère de la guerre, il n'a plus seulement offert, il a menacé; et M. le ministre de la guerre m'écrivait, le 19 mai 1900, c'est-à-dire deux jours avant qu'on pût soupçonner les révélations qui se sont produites le 21, la lettre que voici :
« Un nommé P..., qui est actuellement, parait-il, sans aucune ressource, se présente depuis plusieurs jours au ministère de la guerre, réclamant des sommes qu'il prétend lui être dues. Je lui ai fait remettre par charité une petite somme d'argent, mais ses demandes ne cessent pas et môme tendent à prendre le caractère de tentatives de chantage.
« J'ai l'honneur de porter ces faits à votre connaissance, en vous priant de vouloir bien faire inviter ce personnage à cesser ses demandes d'argent et môme, si vous le jugez bon, à prendre contre lui un arrêté d'expulsion. »
A ce moment, messieurs, j'ai jugé bon, non pas de prendre contre le sieur P... un arrêté d'expulsion, mais de mettre la main sur lui. ( Très binn ! très bien !) Des recherches ont été immédiatement ordonnées, et un rapport du 22 mai 1900 constate que, depuis plusieurs jours, le sieur P... a disparu de Paris., oyi'vl a abandonné son logement et q\T\\ ssA, Vb\^^W^ \*> retrouver sa trace.
Voilà, messieurs, le récit des faits. On avait prétendu que le Gouvernement employait M. Tomps dans un but diamétralement opposé à ses fonctions : j'ai opposé à cette affirmation une dénégation catégorique.
Restait à savoir s'il avait commis, non pas une
. imprudence, mais la faute la plus grave «n cherchant,
investi des fonctions dont il était revêtu, à accomplir
une œuvre qui n'avait rien de commun avec celle dont
il était chargé.
J'ai fait connaître au Sénat tout ce qui, à ce point de vue, s'est passé, les offres qui lui ont été faites, qui ont été dédaignées, les tentatives de rendez-vous, de pourparlers et de conversations auxquelles il n'a pas donné suite.
Quant à la lettre du 3 avril, j'ai déjà dit qu'elle dénotait de la part de M. Tomps un manque de sangfroid et de prudence ; j'ai considéré que, môme et surtout dans l'intérêt de sa défense personnelle, il n'appartenait pas à un de nos agents de chercher sans autorisation à obtenir des pièces dont il pût tirer parti, même en vue d'une défense légitime.
Du moment où il était déclaré à M. Tomps que les accusations ridicules et odieuses portées contre lui devaient être dédaignées, je ne pouvais admettre, sans considérer qu'il y eût là de sa part une faute, légère sans doute, mais une faute néanmoins, qu'il eût cherché à se procurer des armes complètement inutiles.
Dans ces conditions, j'ai considéré que la place de M. Tomps n'était plus dans un service aussi délicat et où il convient, le mot peindra bien mon état d'esprit à son égard, de ne jamais être nerveux.
J'ajoute, pour en finir avec les accusations qui ont
été dirigées contre M. Tomps, qu'on lui a reproché
non seulement le voyage k RtuiâWe*, tarot \* ^taax.
L'AFFAIRE TOMPS 253
connaît aujourd'hui la raison d'être, mais un voyage qu'il a fait à Madrid.
Ici, je le couvre énergiquement de toute ma responsabilité. Il ne s'agissait en rien de quoi que ce fût qui se rapportât à l'affaire Dreyfus.
Une lettre dont, bien entendu, je ne donnerai pas communication au Sénat, adressée au ministère de l'Intérieur, offrait de lui livrer en un endroit déterminé, par l'intermédiaire d'un tiers déterminé, tous les secrets d'un certain espionnage centralisé, était-il dit,. à Madrid. Celui qui promettait ces révélations, et qui a été nommé dans un journal, ne m'inspirait point la moindre confiance. J'ai considéré cependant quB nous n'avions pas le droit de dédaigner une proposition de cette nature. Que n'eût-on pas dit si nous ne lavions pas vérifiée? M. Tomps a été envoyé, et, cette fois, avec un mandat précis et régulier, pour recueillir ces confidences. J'ai à peine besoin de dire qu'en fait de confidences on a commencé par lui demander de l'argent (Sourires), et que M. Tomps est revenu sans avoir rien obtenu.
Telles sont les explications que je devais au Sénat. Il en résulte que, très malheureusement, dans une pensée d'hostilité ou de rancune, on a ourdi une certaine intrigue, on a essayé de la faire tourner contre le service de la Sûreté et môme, il faut bien le dire, contre le Gouvernement...
A gauchp. Oui ! oui !
M. le Prémdent du Conseil. — On n'a atteint en définitive que ce qui restait ou du personnel ou des traditions du 2e bureau, et, grâce à l'honorable général de Galliffet, aujourd'hui il n'en reste plus rien. (Vi(% applaudissements sur un grand nombre de bancs ^
M. le Président, — L'iûcident est c\oa.