‹ Politique française et étrangèreChapitre 25 sur 76 · POLITIQUE INTERIEURE · texte numérisé non relu

POLITIQUE INTERIEURE

Le 7 avril 1897, la Société des industriels et des commerçants de France donnait, à l'Hôtel Continental, un banquet réunissant les représentants des principales Associations commerciales ou industrielles, et nombre de sénateurs et députés". Parmi ceux-ci : MM. Waldeck- Rousseau, Poirrier, Thévenet, Rey, Leydet, sénateurs; Jules Roche, Ch. Roux, Georges Berger, Rigaud, Siegfried, Bourgeois (Jura), députés, etc.

Au dessert, plusieurs discours furent prononcés par MM. Jules lioche, Ch. Roux, Lourdelet, président de la Société des industriels. L'un des orateurs se plaignit du mal fait au commerce par la politique, et il dénonça le manque de protection gouvernementale à l'égard du commerce et de l'industrie. M. Waldeck-Rousseau ensuite prit la parole. Tout en se demandant si la politique générale remplissait tout son devoir envers le travail, il s'empressa de constater qu'aucune politique plus que celle des vingt dernières années n'avait été inspirée par un plus vif désir de travailler à la prospérité du pays. Mais, il fallait bien l'avouer, les intérêts commerciaux n'avaient ni su ni voulu parvenir à se défendre et à se représenter par eux-mêmes. Le véritable mal était que la politique fût restée une spécialité, et M. Waldeck- Rousseau engageait vivement les négociants à pénétrer dans le Parlement, à prendre \me \*lace plus directe r plus active, aux affaires publiques.

Messieurs,

îln écoutant tout à l'heure votre honorable prési dent, je me rappelais les paroles qu'ici môme Gamèetta prononçait en 1881, au banquet du syndicat des drapiers : « Les hommes qui ont eu la véritable clairvoyance des destinées de la France ont toujours cherché le lien qui devait rattacher la politique générale de TÉtat à la conduite même des affaires particulières, des négoces, des industries nationales... » Ce langage n'a rien perdu de son actualité, et je n'assiste jamais à Tune de vos réunions sans que ma pensée soit immédiatement entraînée vers ce monde du travail, si divers, si puissant, si impressionnable et si robuste à - 4a fois, dont vous êtes les représentants autorisés. Je vois se dépensant et se renouvelant sans cesse son infatigable activité, son génie toujours en éveil, des transformations nouvelles répondant sans cesse à de nouveaux besoins, et, au delà d'un peuple d'industriels «t de négociants, tout un peuple d'employés, d'ouvriers, associé à leurs luttes, s'élevant peu à peu, et dont se détache à chaque instant une élite, fille de ses œuvres, prolétaire d'hier, artisan d'aujourd'hui, capitaliste de demain. (Applaudissements.)

Je pense que c'est de tout cela qu'est faite la grandeur de la France, son admirable vitalité, notre invincible foi dans les compensations de l'avenir. (Nouveaux applaudissements.)

Je me demande alors si la politique remplit tout son devoir vis-à-vis du travail national comme celui-ci remplit tout son devoir vis-à-vis du pays.

Il y aurait, disons-le, pour ne pas laisser un instant «ans réponse une interrogation sv çras* — %A^*»œ&fc. une grande injustice à ne pas T&coxtfitfvVefc op^ iv^^

2îiG POLITIQUE FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE

considère ses vues générales et ses intentions, aucune politique plus que celle de ces vingt dernières années ne fut inspirée par un plus vif désir de travailler à la prospérité du pays, de contribuer à sa grandeur, jalouse de connaître ses besoins, empressée, trop peut-être [Mouvement d'approbation), à lui venir en aide par des mesures législatives, si onéreuses qu'elles puissent être.

Mais si on la juge dans le domaine des faits, dans ses manifestations quotidiennes, il faut se résigner à reconnaître qu'elle ne lui a pas donné toujours ce bien plus précieux que tous les expédients et toutes les protections contingentes ou arbitraires : la sécurité, la certitude et la claire vision de l'avenir, toutes choses qui ne sauraient se concevoir sans la stabilité gouvernementale et la continuité persistante dans les vues. (Applaudissements répétés.)

Il n'est pas une de nos dernières Assemblées qui ne se soit formée avec la ferme volonté de rompre avec des errements funestes, d'inaugurer une ère de labeur fécond, de jeter les bases d'une politique durable.... A peine réunie, chacune d'elles a subi les mêmes fatalités que ses devancières, obéi à je ne sais quelle force invisible qui faisait aussitôt dévier ses résolutions, paralysait sou essor — il n'en est aucune qui ne soit redevenue prisonnière du même esprit de parti, des mêmes coalitions (Mouvement) et dont toute l'activité ne se soit épuisée à former des ministères fragiles aussitôt renversés, sans autre efficacité que de transmettre d'une main à une autre guère moins impuissante un pouvoir d'avance énervé ! (Cris : Oui, c'est cela! Applaudissements.)

ParJementaire convaincu, je n'avouerais pas ce mal avec si peu d'artifices, si je ri&m ^waaÀfc <\u'il

ne tient pas à nos institutions (Marques d'assentiment), mais à la faussure qu'elles ont subie [Cris : Parfaitement !), et qu'il disparaîtra le jour où, par une pratique sincère et entière de la Constitution, l'équilibre des pouvoirs publics sera enfin rétabli. (Salve d'applaudissements).

C'est là Je le crois fermement, le vœu de l'immense majorité du pays : elle veut obtenir du Gouvernement républicain plus d'ordre et d'activité, plus de persévérance et d'unité dans les desseins, que d'aucun autre Gouvernement, elle veut une politique aux lignes fermes et précises, capable de durée, un lendemain économique et financier qui soit certain et non plus changeant et précaire. (Applaudissements.)

Si tel est bien le vœu du pays, comment expliquer qu'il soit si mal rempli? La raison en est que nos mœurs publiques ont progressé beaucoup moins vite que nos institutions (Approbation), et que soit par apathie, soit par éloignement de la politique, dans ce pays où les intérêts sont si vivaces et si puissants, ils n'ont encore ni su ni voulu parvenir à se défendre et à se représenter par eux-mêmes. (Applaudissements.)

La politique est restée une spécialité : les uns fabri- | quent, commercent, échangent; les autres font de la ! politique!... (Sourires approbatifs.) C'est la division du travail appliquée à l'évolution sociale, avec cette ) particularité que la spécialité politique touche nécessairement à tout et réagit sur tout... (Applaudissements.)

C'est là qu'est le mal et il ne faut pas se lasser de le répéter. Il y a eu dans l'antiquité un personnage nommé Caton, qui à toutes les questions qu'on lui posait répondait invariablement : Delenda est Car- . thago ! Ses contemporains le \m\&toG& n AwK\«t* ^s> rabâcheur... Au risque <Tenco\mT\fc mkmfc wçw3»%

je ne cesserai jamais de dire aux négociants français : Mêlez-vous à la politique, aux agitations électorales, organisez-vous, entrez dans des comités, préparez, formez votre représentation, pénétrez dans le Parlement! (Applaudissements.)

Est-ce que vous n'auriez pas une idée juste de votre force? Ne vous étes-vous donc point comptés?... N'avez-vous pas mesuré votre pouvoir?

Il y a cinquante ans, la terre et l'argent, la rente foncière et la rente mobilière représentaient le droit au repos dans la richesse acquise. Le commerce et l'industrie étaient des fonctions secondaires... tout a changé! La terre ne nourrit plus que ceux-là qui en sont à la fois les propriétaires et les ouvriers; la rente va s'abaissant; ce que le socialisme eût été impuissant à réaliser par la violence, le jeu naturel des forces I économiques est en train de le réaliser : bientôt le capital sous toutes ses formes ne sera plus qu'un instrument de travail... [Approbation générale), toute fortune oisive "qui ne s'emploiera pas, qui ne s'exposera pas, sera frappée de stérilité. (Lonyue salve d'applaudissements.)

C'est pourquoi déjà le commerce devient de plus en plus la loi commune, se recrute dans toutes les catégories sociales, puise à de nouvelles sources et reçoit sans cesse de nouveaux affluents. Il devient non seulement la règle des prééminences individuelles, mais la règle des prééminences nationales. Suivant qu'il est languissant ou prospère, il élève ou il abaisse les peuples; et tandis que l'Europe formant et entretenant -d'énormes armées se tient prête à des luttes futures, déjà le combat industriel accomplit leur œuvre, la -devance et prépare rhumtti&tum ou Y^ victoire,... (Applaudissements prolongés.)

Ainsi le commerce et l'industrie ont cessé d'être un intérêt privé parmi beaucoup d'autres; ils sont aujour* d'hui la somme de tous les intérêts privés et de tous les intérêts généraux.

Quelle place occupent-ils cependant dans la politique? Celle qu'ils se sont faite, réduite, subordonnée: ils se tiennent à l'écart... Eh bien! Messieurs, il faut, c'est la conclusion logique de tout ce qui s'est dit ici ce boit, il faut que dans la direction générale des affaires, ■vous preniez la résolution d'exercer une part d'influence qui soit en raison directe avec votre rôle dans la société moderne, de votre importance, de votre impuissance sociale. Si vous voulez que la politique compte avec vous, commencez par compter avec elle. Tout changera le jour où, au lieu de dire : il faut que le commerce soit défendu, vous direz enfin : il faut que le commerce se défende ! (Applaudissements.)

Je bois à votre action prochaine, à son influence •décisive, à la prospérité du commerce français. N'estce pas boire en même temps à la grandeur de la Patrie?... (Triple salve d'applaudissements.)

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