LE « TRIOMPHE DE LA RÉPUBLIQUE
Le 19 novembre 1899, une grande manifestation républicaine eut lieu dans Paris. Un monument, le « Triomphe de la République », exécuté par le sculpteur Dalou,. fut inauguré, place de la Nation, en présence de M. Loubet, Président de la République, et des membres du Gouvernement.
Cette manifestation empruntait aux événements un caractère particulier. Il y avait cinq mois à p^ine que le chef de l'Etat avait été publiquement outragé à Auteuil par les royalistes et leurs alliés — nationalistes ou autres. Sans doute, le ministère de défense républicaine avait mis ces quelques mois à profit pour prendre toutes les mesures nécessaires en vue du salut public. Outre les mesures individuelles, nécessitées par les actes de faiblesse ou d'indiscipline de certaines personnalités appartenant à Tordre civil ou militaire, il n'avait reculé ni devant la convocation de la Haute-Cour ', ni devant de» poursuites contre les Assomptionnistes, agents politiques audacieux. Mais, dès la rentrée du Parlement, fopposition nationaliste lui avait livré un nouvel assaut, et, bien qu'elle eût échoué, elle laissait entendre qu'elle ne désespérait pas de le renverser à la première occasion ■. 11 apparut donc au parti républicain que l'inauguration du monument de Dalou était propice à une manifestation symbolique pour la France entière.
Elle fut éclatante. Organisée sous les auspices du Conseil municipal de Paris, elle réunit près de trois cent mille citoyens : les corps de métier, les syndicats, les fédérations, toutes les forces ouvrières et démocratiques^
1. Sur le procès de la Haute-Cour, voir La Défense républicaine, p. 68.
î. Interpellation du 16 novembre 1&99. NoYt La Béf eme rfepublicaine, p. 25.
ainsi qu'un grand nombre de membres du Parlement, du commerce et de l'industrie, qui fraternisaient avec les associations populaires pour célébrer le triomphe de la République.
La fête se termina, le soir, par un banquet donné à l'Hôtel de Ville. M. Waldeck-Rousseau, au nom du Gouvernement, s'exprima en ces termes :
Messieurs.
Le 22 septembre 1892, au Panthéon, un de ces républicains dont l'âme haute et la foi robuste s'étaient affermies dans la proscription, développait, avec la magie d'une admirable parole, cette vérité que la République, événement presque inattendu en apparence au lendemain de la Révolution, n'était cependant qu'une manifestation visible de l'éternelle force des choses1: « Tous les gouvernements qui se sont succédé, qu'ils fussent fondés sur le génie d'un grand homme, ou entourés de prestiges du passé, ou distingués par le nombre et la variété des talents, ont été convaincus l'un après l'autre d'être des utopies éphémères. Viciés dans leur origine et rongés dès le premier jour par quelque contradiction intime qui était un germe de mort, quelques-uns se sont abîmés bientôt dans le gouffre qu'ils avaient eux-mêmes ouvert; les autres ont été emportés en peu d'instants, après une existence inquiète, par quelque incident en apparence futile, à l'étonnement de ceux qui les avaient fondés et qui, la veille encore, les soutenaient avec orgueil. Ils sont tombés, et la République a reparu, non pas comme une crise intermittente, comme
i. Challemel-LacouT. Voir Œuvres oratoires de Challemel- £acour, librairie Ch. Delagrave, p. ^$.