LA FORMULE RONFLANTE
Mais, ajoute M. Bourassa avec un élan superbe, je veux que la terre soit libre au colon libre, que le bois appartienne au colon pour le faire vivre pendant les défrichements. Quelle est cette doctrine si ce n'est le plus méprisable de tous les appels démagogiques ? Le colon propriétaire du bois avant d'avoir prouvé sa bonne foi, ce serait la fin de la colonisation dans notre province, en même temps que l'épuisement très rapide, à brève échéance, de notre domaine forestier. Le bois, il peut le vendre et il le vend sans acquitter de droits au gouvernement, seulement, — et c'est là une sage restriction, — il ne lui est pas permis d'exploiter le bois hors du défrichement, tant qu'il n'a pas défriché dix arpents sur cent, bâti une maisonnette et fixé sa résidence, en d'autres termes, tant qu'il n'a pas manifesté sa bonne foi par des signes certains.
Je ne suis pas ici pour faire appel aux passions populaires, mais pour remplir mon devoir comme homme public, et je dois la vérité à ceux qui me font l'honneur de m'écouter. Ceux qui s'occupent de l'établissement des terres publiques savent qu'il y a deux classes de colon--, les bons et les mauvais, les vrais et les faux. Si vous supprimez cette sage restriction de la loi, si, dès l'émission du billet de location, le colon est maître du bois, il n'y aura plus de colons, mais seulement des marchands de bois. Tant que la nature humaine sera ce qu'elle est, personne ne s'imposera le sacrifice d'ouvrir une terre nouvelle au prix de quelle privation et de quel labeur, vous le savez, si, tout à côté et avec moins de travail, on réaliser $5.00, $10.00, $15,00 par jour. Donnez au colon la propriété immédiate du lot, il exploitera le bois de commerce et, une fois le lot rasé, il recommencera un peu plus loin ses opérations. Ce serait la destruction rapide de notre domaine forestier, et comment suppléer aux centaines et aux centaines de mille dollars de revenu que nous en retirons chaque année. D'ailleurs, il y a les droits des licenciés qu'il faut aussi respecter. Autrement, ce serait l'expro-
priation sans indemnité, c'est-à-dire la spoliation. Non ! ce ne sont là que des mots, des phrases. Notre loi est sage, prévoyante ; elle est basée sur l'expérience des années. Il ne faut pas croire que tous les hommes qui se sont succédés au ministère des Terres depuis cent ans, sous les régimes conservateurs comme sous les régimes libéraux, étaient tous des ânes et des coquins. Consultez ceux qui vivent encore, que ce soit un libéral comme Thon. M. Parent, ou des conservateurs comme les honorables MM. Flynn, Nantel et Lynch, tous feront la même réponse, basée sur leur expérience, la pratique des affaires, les connaissances acquises chaque jour au contact des hommes et des choses.
l'exploitation forcée des limites
Cette inexpérience, cette fantaisie dans la conception, brille d'un vif éclat dans une autre réforme que M. Bourassa préconise et contre laquelle il est bon de prémunir les gens : l'exploitation forcée des limites.
Comment et dans quelle mesure ? Il s'est bien gardé de le dire. Toujours des affirmations vagues ! M. Bourassa croit peut-être cette idée nouvelle et qu'elle n'a jamais préoccupé, avant lui, l'esprit du législateur. Dès 1851, c'est-à-dire il y a cinquante-six ans, le département des Terres de la Couronne de l'ancienne province du Canada passait un règlement pour chercher à atteindre ceux qui n'exploitaient pas leurs limites. On leur imposa d'abord l'obligation de couper cent billots de sciage par mille carré, puis, en 1866, on porta la rente foncière, pour les limites inexploitées, à 23 shellings 4 deniers, un peu moins de $5.00 par mille. Mais en 1868, les anciens règlements furent abrogés, une rente foncière uniforme fut imposée et l'on comprit la folie de vouloir forcer, par législation, l'exploitation de la forêt ; car les opérations de la forêt, comme toutes les autres opérations d'une nature économique, sont régies par la grande loi commerciale de l'offre et de la demande. Les propriétaires d'une limite ont intérêt à l'exploiter quand les affaires sont bonnes et il n'est pas nécessaire de législation pour engager les gens à gagner de l'argent. Vu les mises à prix actuelles, l'acquisition d'une forêt coûte très chère : $50,000, $100,000 ou même $200,000. Outre l'intérêt sur le prix d'achat, il y a la rente foncière de $3.00 par mille, le coût de la protection contre les incendies et le risque toujours et trop souvent possible (Tune destruction par le feu. Pour toutes ces raisons, les concessionnaires n'ont qu'un désir : exploiter pour rentrer dans leurs
fonds, payer leurs frais généraux et réaliser des bénéfices. Mais dans le commerce de bois, comme dans les autres industries, il y a de bons et de mauvais jours, des époques de hausse et des époques de dépression. Que de gens ont perdu leur fortune dans l'industrie forestière ! Et si les banques, comme cela s'est vu dans le passé, refusaient les avances de fonds, faudrait-il aussi forcer les banques à ouvrir leurs voûtes ? Non. Il est aussi ridicule de décréter l'exploitation forcée de la forêt que d'indiquer dans un statut la quantité de clous que les manufacturiers doivent mettre sur le marché, ou le nombre d'animaux que les cultivateurs doivent garder sur leurs fermes. Quand le fourrage est en abondance et que les produits de la laiterie se vendent bien, vous n'avez pas besoin d'y être forcés pour augmenter vos troupeaux et, conséquemment, votre production ; et, quand le fourrage manque et qu'il faut acheter le foin à $18.00 et $20.00 la tonne, que penseriez-vous d'une loi qui vous forcerait quand même à garder vos animaux ? Il en est de même pour l'exploitation de la forêt. Quand le commerce de bois est rémunérateur, aucune législation n'est nécessaire pour y pousser les intéressés et, de même, il serait désastreux, ridicule, insensé et malhonnête, d'ordonner l'exploitation à perte.- En tout cas, M. Bourassa croyait-il qu'une telle législation pourrait avoir un effet rétroactif? Poser la question, c'est la résoudre.