UN AVEU COMPROMETTANT
Voilà un trait de lumière, voilà un aveu fulgurant : " 11 cherchait à négocier des affaires." S'il avait négocié pour moi, est-ce qu'il ne se serait pas d'abord assuré de mon consentement, car remarquez bien qu'au mois de juillet, c'est lui-même qui le dit, nous nous voyions tous les jours, même plusieurs fois par jour, au Parlement, à ma maison privée, ou même à ma maison de campagne à la Malbaie. S'il a pris sur lui de faire cette proposition, sans m'en parler, c'est qu'il était bien rassuré sur
l'état d'esprit de celui qui devait toucher le montant. Si cette somme eut été pour moi, est-ce que je n'en aurais pas parlé au moins une fois aux deux seuls membres du syndicat que j'aie jamais rencontrés, M. DeJardin d'Anvers et l'honorable M. Dubord, conseiller législatif. Celui-ci, est un de mes amis. L'Epine dit même qu'il est plus que mon ami intime, qu'il est en quelque sorte ma doublure et un autre moi-même. Une somme de $60,000 est un joli denier, surtout pour un homme sans fortune, et cette affaire devait me préoccuper. Or, le cœur humain étant ce qu'il est, la nature humaine étant ce qu'elle est. comment expliquer que, dans toute ma correspondance, même confidentielle, celle que je croyais adresser à un ami et à mon protégé, il n'y ait pas une phrase, pas une ligne, pas un mot, pas une allusion que l'on puisse y rattacher. Les négociations ont duré pendant quatorze à quinze mois et je rencontre M. Dubord " cet ami intime, cet autre moi-même " presque tous les jours à Québec, et je ne lui en ai jamais causé, jamais je ne l'ai entretenu de mes doutes, de mes espérances, de mes perplexités. Comment expliquer que M. DeJardin, l'âme du syndidat, qui a fait deux voyages de Belgique à Québec pour négocier cette affaire, ne m'en ait jamais desserré les dents, ne fut-ce que pour se plaindre discrètement de nos exigences. L'Epine s'est bien gardé d'affirmer que M. DeJardin et moi en avions causé, parce qu'il n'ignorait pas que M. DeJardin, qui est un vrai gentilhomme, lui aurait immédiatement donné le démenti. Ah ! si j'étais un homme à traîner dans un débat public des lettres confidentielles, je pourrais dès maintenant vous faire voir ce que l'on pense de l'Epine en Belgique, de ses affirmations, de ses méthodes, de son caractère ; mais prenez patience, la vérité jaillira entière et complète de la justice immanente des choses. La rétribution a déjà commencé !
LES CONDITIONS DE l' OPTION
Si cette somme eut été pour moi, comment expliquer que j'ai imposé au syndicat des conditions onéreuses, tellement onéreuses qu'on ne peut même pas les comparer aux conditions qui ont été faites par les gouvernements précédents dans des circontances semblables? Voici ce que contenait la lettre d'option du mois de décembre 1905 :
M. le baron de l'Epine, Québec.
"Mon cher M. de l'Epine,
" J'ai pris communication de votre lettre du 28 novembre dernier, au sujet d'une concession de 200,000 acres de terrain dans le Nord-Ouest de la province de Québec, entre la ligne frontière des provinces de Québec et d'Ontario et le 77me de longitude Ouest, placés à cheval sur le Grand-Tronc-Pacifîque en construction ou à proximité de ce chemin de fer.
" Votre proposition est agréée en principe, et une option de six mois vous est accordée pour faire faire l'examen du territoire.
" Le .prix de vente est fixé à 70 cents l'acre, payable en cinq versements annuels de $28,000 chacun.
" Il est de plus convenu :
1. — Que les frais d'exploration et d'arpentage seront à votre charge et ces derniers devront être exécutés d'après les instructions de mon département ;
" 2. — Vous aurez un droit de préférence pour l'achat à prix égal de toutes les chutes (water-powers) d'un développement inférieur à 1,500 chevaux-vapeur. Les chutes d'un développement supérieur ne peuvent être, vendues qu'aux enchères publiques. Le terrain nécessaire à l'exploitation de ces chutes est expressément réservé.
" 3. — Le bois de commerce acquittera les droits de coupe fixés par les règlements ;
" 4. — Vous devrez mettre en culture un dixième du terrain reconnu cultivable et y établir au moins 30 colons en 1907, et 75 colons chacune des années subséquentes. Les lots ainsi attribués ne devront pas excéder 200 acres. Toutefois, faute de colons et momentanément, le concessionnaire sera considéré comme ayant rempli ses obligations en cultivant, ou en faisant cultiver la quantité de terrain susmentionnée.
Les lettres patentes seront émises dès que le prix de vente aura été payé et que les conditions d'établissement auront été remplies. Nonobstant cette émission, le bois de commerce continuera à acquitter les droits de coupe.
" Cette option vous est accordée personnellement et vous ne
pourrez la céder qu'avec l'assentiment du Ministre des Terres et Forêts.
Agréez, mon cher M. de l'Epine, l'expression de mes sentiments les meilleurs.
Adelard Turgeon."
Au cours de négociations subséquentes, j'ai dit à M. De Jardinque le gouvernement céderait peut-être sur des questions de détails, comme les frais d'exploration et l'arpentage des lignes extérieures, qu'il me paraissait assez juste de délimiter la propriété que nous vendions, mais que, sur les points principaux, le gouvernement entendait rester inflexible.