‹ Politique provinciale; les differentes administrations depuis 1867Chapitre 4 sur 13 · A. TURGEON · texte numérisé non relu

A. TURGEON

Conditions d'établissement

D'après les stipulations contenues dans la lettre du ministre, le syndicat belge, après avoir choisi son terrain, payait pour les 200,000 acres qu'il prenait une comme de $140,000, en cinq versements de $28,000 chaque année et s'engageait à établir sur ces terres 330 collons dans l'espace de cinq années, et à faire défrieher,dans le même laps de temps, soit par les colons eux-mêmes ou de toute autre manière, une étendue totale de 20,000 acres, soit 4,000 acres par année, ce qui représente pour 330 colons au bout de cinq années, un défrichement annuel de douze arpents et un huitième.

Cette condition d'établissement n'était pas exorbitante et il est puéril de croire et encore plus enfantin d'affirmer qu'elle fut la raison véritable de l'insuccès des négociations entamées entre le gouvernement et le syndicat.

Non jamais elle ne fut la raison de la rupture de ces négociations ; elle en fut simplement le prétexte, le prétexte qu'il fallait nécessairement avoir toujours à sa disposition pour le jeter, en temips opportun, à l'avide curiosité eu public, et pour cacher ainsi, sous 1 "apparence de l'intérêt général et du devoir le plus patriotique, les exigences inassouvies, la rapacité toujours grandissante de ces pillards de notre domaine national, de ces détrousseurs de réputation, que seule la trahison la plus noire a pu faire arriver au pouvoir et que des accusations de pécu- Jat vont précipiter du faîte de leur méprisable grandeur. Chevaliers du couteau transformés du soir au matin

er. chevaliers de la GaJlette, et en compagnons du pétrin, nous les trouvons dans cette administration insignifiante qui pèse sur nous tous, et qui va passer à l'histoire comme l'incarnation la mieux réussie de la paresse croupissante et de l'ignorance prétentieuse.

A l'instar des animaux malades de la peste, dont parle Je fabuliste français,

" Us ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

" On n'en voyait pas d'occupés." Mais, continuons l'historique de l'affaire de l'Abittibi. Nous sommes sûrs d'y retrouver les chevaliers de la galette.

Ordre en conseil

Laisisez-mo'ii vous dire, Messieurs, que les conditions imposées par M.

Turgeooi au syndicat belge étaient parfaitement connues de tous les autres ministres du gouvernement de M.

Gouin.

C'est M. Turgeon qui le jure du moins.

Il dit, sous serment :

" Monsieur Prévost était au cou- 1 rant ide la demande de ces mes- ' sieurs par la lettre de décembre ' 1905. Les termes de la lettre de ' décembre 1905 ont été rédigés en ' séance même du Conseil."

Je tiens beaucoup à vous faire constater ce fait important — affirmé sous serment par M. Turgeon lui-même — à savoir que c'est pendant urne séance du cabinet et à la table du conseil executif qu'a été rédigée la fameuse lettre donnant au syndicat belge le droit de choisir à son goût les deux cent mi<l!e acres de terre qu'il voulait avoir . près du lac Abittibi, à cheval sur le tracé du Grand-Tronc-Pacifique.

Ce droit d'option était donné au baron de l'Epine personnellement, comme l'atteste la clause suivante qui fc lit dans la lettre adressée par M. Turgeon à son cher baron, le 15 décembre 1905 :

" Cette option, y était-il dit, " vous est accordée personne!ïe- " ment et vous ne pourrez la céder " qu'avec l'assentiment du minis- " tre des terres et forêts."

Non pas tant pour se conformer à cet ordre en couseil— < car cette option ne fut rien moins qu'un ordre en conseil—que pour hâter l'écloslon de ses propres plans, conçus depuis au-delà d'un an, comime je saurai vous le prouver, M. Turgeon s'empressa d'écrire la lettre suivante au baron de l'Epine :

"Québec, Départ, des Terres et " Forêts,

" Cabinet du Ministre

•' Québec, janvier 1906.

" M. le baron de L'Epine,

Québec

" Mon cher M. de l'Epine,

" Vous êtes autorisé à transférer

" l'option que je vous ai donné

par ma lettre du 15 décembre

" sur 200,000 acres de terre, à la

Société représentée

" par

" Agréez, mon cher M. de 1 ;ii- " pine, l'expression de ma haute " considération.

(Signé) ADELARD TURGEON."

A sa face cette lettre paraît avoir été écrite dans le mois de janvier 11>06, et néanmoins ce fut le 2:1 décembre 1905 que le consul belge, à Québec, certifiait sous sa signature l'authenticité de la propre signature de M. Turgeon.

Le ministre des Terres n'a jamais expliqué cette étrange anomalie ; il n'a jamais dissipé les soupçons qu'elle a fait naître.

Le baron part avec une mission

Muni de cette autorisation ministérielle dont les blancs pouvaient être remplis à l'entière discrétion de l'agent du syndicat belge,, le baron de l'Epine partit pour l'Europe.

Pourquoi aller en Europe au lieu de rester à Québec, afin d'y surveiller, auprès des ministres et de M. Turgeon en particulier, les intérêts du syndicat belge dont il était d'agent et le mandataire ?

La correspondance du baron de l'Epine avec M. DeJardin et le chevalier de Goethals, deux des quatre directeurs du syndicat, nous donne la olef de situation.

Le baron entretenait avec le syndicat d'un côté et M. Turgeon de l'autre, une double correspondance et une correspondance en partie double. Il y avait une correspondance officielle, ouverte, que la chambre d'assemblée pouvait demander et scruter, sans lue rien de louche put jaillir de son contenu, au sujet des relations d'affaires entre Les deux parties contractantes.il y avait aussi, à part cela, une correspondance privée, secrète, cachée aux regards des profanes, mais dans laquelle, pour leur mutuel avantage, les parties contractantes jetaient les bases et discutaient les détails d'un arrangemen secret qui permit au gouvernement de prélever sur la vente des terres de TAbittibi la mouture destinée à l'alimentation d'un fonds électoral.

A Québec, c'était connu, le gouvernement vendait ses terres au syndicat belge à raison de 70 cts de l'acre, mais les Belges* eux, c'était convenu, payaient ces mêmes terres $1.00 l'acre.

La différence entre ces deux prix, c'est-à-dire 30 cts de l'acre, devait être versée dans un fonds électoral. Or, 200,000 acres de terre, donnant ainsi en mouture 30cts de l'acre, c'était du coup un pot de vin de $60,000 que le gouvernement pouvait prélever sur une seule transaction.

L'opération était hardie et pour en assurer le succès il fallait procéder avec toute la diplomatie possible.

Le baron partit donc pour la Belgique.

Il avait une mission.

Cela dessort de la correspondance du Baron.

La demande officielle du baron à M.

Turgeon pour une concession de deux cent à cinq cent mille acres de terre, à cheval sur le Grand-Tronc-Pacifique, est contenue dans une lettre qui porte la date du 28 novembre 1905.

Un mois avant cette date et cette demande, le 27 octobre 1905, le baron de l'Epine écrivait à M. DeJardin, le membre le plus- influent du syndicat belge, la lettre suivante qui est toute une révélation (Lettre No. 4). (1).

(1) Chaque lettre numérotée; fait partie, à l'endroit indiqué par le numéro d'ordre, de la série de lettres publiées par la " Patrie."

Québec, ce 27 oct. 1905.

M. F. DeJardin, Anvers,

Le ministre (M. Turgeon), prévenu de mon arrivée (de l'Exposition de Liège) m'a donné audience ce matin, Inutile de vous dire que toute sa sympathie nous est acquise tant en souvenir de l'entrevue que vous avez eue avec lui à Liège que dans son désir d'amener dans sa province des capitaux des industries et de la colonisation belges. Tout d'abord il m'a informé qu'il " avait réservé spécia- ' lement à l'intention de notre ' syndicat l'affaire que voici dans ' ses grandes lignes : la conces- ' sion de cinq à six cent mille ' acres de terrain d'une valeur 1 égale aux meilleures terres de ' l'ouest, placées à cheval sur le 1 Grand-Tronc-Pacifique."

Le prix serait approximativement de $1.00 de l'acre ; toutefois ce prix ne pourrait être fixé définitivement qu'au moment de la prise d'option, parce que chaque jour il peut surgir des demandes de concessions qui forcent le ministre à modifier les prétentions ce ©on administration

Le droit d'option coûterait " cash " un dixième de la valeur d'achat... Le droit d'option comprend (est d'une durée de) six mois, renouvelable si les circonstances l'exigent

Contre le paiement cash du droit d'option il serait remis un titre par le ministre dont la valeur serait de tout repos (c'est-à-dire qui assiurerait la possesion indiscutable du terrain).

Si en principe cette affaire vous convient, veuillez m'envoyer au reçu de la présente, le câble suivant : " Baron de l'Epine, Québec— Marchez "

Pour l'option il n'y a pas un moment à perdre, car connue des Américains, elle serait immédiatement enlevée.

Un groupe canadien prendra deux parts dans le syndicat, soit $1,000. Je suis " autorisé " à vous dire que le " ministre surveillera et sauvegardera vos intérêts ; il

regarde cette affaire comme étant de 1er ordre, mais de longue haleine.

Votre dévoué serviteur

BARON DE L'EPINE

Le groupe canadien

Deux jours pilus tard, c'est-à-dire à la date du 29 octobre, le baron de l'Epine écrivait au même M. DeJardin, une autre lettre (Lettre No. 5) de laquelle j'extrais la phrase suivante :

" Les 5,000 francs des deux parts canadiennes dans le syndicat sont prêts à être versés contre remise d'une copie de l'acte syndical." Le 7 novembre 1905, vingt-et-an jours avant de faire sa demande d'option, le baron de l'Epine écrivait à son ami le chevalier de Goethails, autre membre du syndicat, une longue lettre (Lettre No. 8) dans laquelle il disait :

' Cette affaire de colonisation (de i'Abittlibi) aurait non seulement l'appui du département des terres et forêts, (de M. Turgeoai, mais aussi celui de la colonisation dont le ministre, M. Prévost, noas est tout dévoué. Ces deux ministres auront d'autant plus de facilité à nous aider que cette polititique serait très populaire ici.C'est même pour préparer les voies que j'ai été interviewé par le " So'leil," organe du gouvernement et j'avais soumis à M. Turgeon ma réponse au reporter de ce journal, dont je vous ai envoyé un exemplaire."

Fuis le baron entre dans tous les détails de l' entreprise qu'iil trouve superbe, alléchante au possible. Après avoir énuméré tout ce qu'il y aurait d faire au point de vue de la colonisation, il ajoute :

" A côté de cela, il y aurait le développement des pouvoirs d'eau, l'exploitation de bois et éventuellement la mise en valeur des mines qui pourraient se trouver sur le domaine. Cette vaste opération ©on. ite avec l'appui des ministres, doit nécessairement donner

des résultats certains sur une période qu'il: n'est pas possible de fixer maintenant. . .

" Une telle société (le syndicat) ayant dès lors le pied dans le pays, jouissant d'une influence officielle, pourrait greffer là-dessus toute sorte d'opération

" J'ose espérer que cette affaire de colonisation offerte par le ministre séduira ces messieurs (Ju syndicat) comime elle le mérite.."

Réunion du syndicat. == Le baron et le ministre marchent

Le 9 novembre, il y eût à Anvers une réunion des directeurs du syndicat belge. On y discuta la proposition de M. Turgeon,, car ce fut M. Turgeon lui-même qui avait proposé l'affaire de l'Abittibi par l' intermédiaire du baron de l'Epine, et, deux jours pilus tard, le 11, le syndicat télégraphiait à son agent à Québec : Marchez.

Eit le baron marcha. E alla trouver M. Turgeon, mais laissons-lui raconter lui-même ce qui arriva.

Dans une lettre en date du 11 novembre (Lettre No. 10) adressée au syndicat, voici ce que dit le baron :

" Québec, ce 11 novembre 1905.

M. P. DeJardin, Anvers, " Comme suite à mon courrier No. 1, vous m'avez câblé ce matin:

Marchez. J'ai l'honneur de vous en accuser réception. Je me suis rendu aussitôt au cabinet du misistre (Turgeon). Il a de suite pris la décision de partir pour Montréal, lundi, 13, et avec moi, afin d'y rencontrer des agents des terres, ainsi que M. Gendron, auxquels il a fait adresser des lettres de convocation pour le mardi, 14 novembre à 10 heures du matin.

" A la suite de cette réunion ni\ la procédure à suivre sera arrêtée

je vous écrirai

BARON DE L'EPINE

Quelque chose de mystérieux

Le 14 novembre 1905, la réunion annoncée par le baron, dans la lettre que je viens de vous lire, et convoquée par

M. Turgeon lui-même, eut lieu à Montréal.

Ce qui s'y passa vous aidez le savoir par le récit que l'agent belge en fit à son syndicat, dans une lettre en date du 18 novembre (Lettre No. 15).

" Québec, ce 18 novembre 1905.

" M. F. DeJardin, Anvers,

" Ainsi que mon courrier No. 3 vous l'indiquait, la réunion annoncée a eu lieu à la date indiquée. La question de la cession d'un grand domaine et l'intérêt pouvant en résulter pour le pays, a été traitée et résolue affirmativement. Plusieurs députés assistaient à cette! réunion. Ensuite il m'a été remis un pilan de la ligne ferrée ; je vous en adresse un exemplaire. Ce qui est marqué en vert représente une superficie de 500,000 acres, éventuellement, la' concession à demander . . .

" Quand j'aurai terminé 'l'étude de la concession du terarin, je ne serais pas étonné que le ministre ne me renvoie en Belgique avec mission de traiter l'affaire aux conditions qu'il décidera, après s'être mis d'accord avec ses collègues. IL Y A EN EFFET DES CHOSES QUI S'EXPLIQUENT MIEUX ElN QUELQUES MOTS, de vive voix, QUE PAR LET- TRES LEiS PLUS1 EXPLICITES:

rien cependant n'est décidé à cet

égard

■" Sincèrement à vous

BARON DE L'EPINE

Le même jour où le Baron de l'Epine donnait ces détails à son syndicat, il écrivait une lettre à M. F. A. Gendron, député, pour lui dia*e que ce jour-là il s'était rendu au département des Terres avec le plan qu'il tenait de M. Gendron, et les rapports officiels d'un Monsieur Thompson, un empiloyê du département des Terres et il ajoutait : (Lettre No. lé).

" J'ai comimundqué ces renseignements à l'honorable ministre (M. Turgeon) qui me charge de vous demander de bien vouloir venir au plus tôt à Québec."

Une première demande aban= donnée

Le 15 novembre, c'est-à-dire, au lendemain de la réunion convoquée par M. Turgeon, à Montréal, le baron de l'Epine envoyait au ministre des terres, au nom de son groupe de capitalistes beiges, une demande d'option (Lettre No. 12) pour une concession de 500,000 â-ores de terre dans l'Abittibi :

" basée quant au prix, disait-il, sur celui que vous avez l'habitude de fixer pour les terres destinées aux collons."

Cette demande n'eut aucune suite, ele fut abandonnée après la rencontre de MM. de l'Epine et Gendron, chez le ministre, et remplacée par celle que contenait la lettre officielle du 28 novembre (Lettre No. 19), sollicitant une concession de 200,000 acres de terre pouvant éventuellement être portée à cinq cent mille. L'intervention du rrmnistre est ici évidente et c'est à la prière même de M. Turgeon, que le baron a consenti à substituer sa demande du 28 à celle du 15 novembre.

M. Turgeon l'admet d'ailleurs quand le 23 janvier, il écrit au baron ((Lettre No. 34) :

" Vous savez à quelle impression j'ai obéi en la restreignant (votre demande de 500,000 acres) à kw,000 acres. On m'a dit : Il vaut mieux tâter l'opinion avec une concession moins considérable."

Le mystérieux reparaît

Le jour même où le baron faisait au ministre sa demande officielle d'une option pour une concession de 200,00* acres de terre, dans l'Abittibi, il écrivait au syndicat belge une lettre siagulière (Lettre No. 20) qui, avant d'être expédiée, fut montrée à M. Turgeon afin de savoir si elle était conforme aux vues du ministre.

Elle fut trouvée convenable, puisqu'elle fut expédiée.

EiUe disait :

" L'obligation de coloniser consiste dans l'engagement d'intro-

duire dans la région ( de l'Abittibi) •une certaine quantité de colons.

Cette clause est laissée à l'appréciation du ministre. El parlait d'une trentaine pour commencer, par an, ce qui est très raisonnable."

Et elle ajoutait :

" Si j'obtiens de l'honorable ministre le droit d'option tel que je l'ai demandé, je retournerai en Belgique pour me mettre d'accord avec vous. IL Y A DES CHO- SES QU'IL EiST IMPOSSIBLE D'EXPLIQUER CONVENABLE- MENT PAR LETTRE."

Et quelles sont donc après tout, ces choses mystérieuses qu'il importe tant de cacher et " qu'ill est impossible d expliquer convenablement par lettres ? "

Eclosion de la C. E.

C'est le baron de l'Elpine lui-même qui soulève le coin du voile, quand il écrit confidentiellement à son ami le chevalier Goesthads, en date du deux décembre 1905 (Lettre No. 22).

" Quant à M. Turgeon, il va me remettre l'option en question, mais il me donnera, en outre, ses instructions pour son exécution. Cela demande des explications que je ne puis donner par écrit. Vous savez sans doute que dans tous les pays d'Amérique, L'INSTITU- TION DE LA CAISSE ELECTO- RALE EXISTE, comme les caisses diocésaines chez nous, ou parrois les caisses noires, dans les communes ; c'est un rouage qu'iï faut connaître,"

Et au syndicat, le baron disait, vers la mi -décembre 1905 (Lettre No. 26) :

:4 " Je suis d'accord avec M. Turgeon pour la rédaction de l'option.

Malheureusement il n'y a pas eu de conseil de ministres, la semaine dernière. Il y en aura un mercredi, (Ile 20 decemSbre). Si ça passe sans modification je partirai de suite pour Anvers."

Telle que prévue, telle que désirée iu moins, l'affaire de l'Abittibi passait au conseil le 20 décembre 1905, et, le 21, le baron obtenait de M. Turgeon trois choses importantes : lo la fameuse option d'une concession de 2U0,00O acres de terre ; 2o le blancseing de l'honorable ministre, permettant au baron de disposer de cette concession d'une manière bien pratique ; 3o des instructions secrètes au sujet du prélèvement, à raison de cette concession, de certains fonds électoraux, sur lesquels, comme dans le passé, M.

Turgeon aurait pu compter pour payer les amendes auxquelles une justice aveugle condamne parfois ses partisans les plus chauds, ou la solide du imercenaire toujours prêt pour quelques deniers, à remplacer sous le drapeau ceux qui n'ont ni coeur, ni courage.

Parti d'Halifax, le 24 décembre 1905, le baron de l'Epine débarqua à Anvers le 6 janvier suivant et dès le 11 de ce mois, il donnait à M. Turgeon les meilleures nouvelles :

" Je me suis rendu à Anveirs disait-il (Lettre No. 29) ; le comité de Direction du Syndicat se réunissait à l 'occasion de mon retour... Les " explications que j'ai fournies ont entièrement satisfait ces messieurs" qui paraissent et qui sont excessivement emballés sur la concession de terrains. La lettre d'option a été/" examinée avec une scrupuleuse attention et toutes les conditions acceptées en principe."

M. Turgeon haletant

Et que faisait M. Turgeon pendant l'absence du Baron ? Il écrivait à ce dernier lettres sur lettres, pour hâter la conclusion du marché que le gouvernement! négociait avec le syndicat belge par l'intermédiaire de M. de l'Epine.

C'est M. Turgeon qui écrivait les lignes su i vanités :

Le 20 janvier 1906, (Lettre No. 31) :

" J'attends avec impatience des nouvelles du syndicat. J'espère que tout ira bien."

Le 23 janvier (Lettre No. 33) :

" J'espère que vous réussirez et que vous nous reviendrez le plus tôt possible."

Et encore île 23 janvier, mais dans une autre lettre (Lettre No. 34) :

" Je ne saurais trop vous engagager à pousser avec célérité la conclusion de cette affaire. Deux syndicats américains m'ont fait pressentir. Ils demandent pratiquement le même terrain Je serais désolé de perdre la collaboration des capitaux de langue française (sic). Vous connaissez mon opinion là-dessus sans çu'il soit nécessaire que je précise davantage."

Et toujours le 23 janvier, un câblogramme brûlait les espaces pour dire au syndicat belge (Lettre No. 3G) :

" Concession peut être facilement portée au double, mais urgence. Avons déjà deux demandes (de) syndicats^ Américains (Signé) TURGEON."

Dans une seule journée, celle du 23 janvier, M. Turgeon trouvait moyen de communiquer trois fois avec l'agent du syndicat belge, deux fois par voie postale et une fois par voie télégraphique .

Vit-on jamais de la part d'un ministre de la Couronne sollicitude pvlus intéressée, empressement pilus scandaleux, âpreté plus compromettante dans la poursuite d'une entreprise, et peutod raisonnablement se 'rendre compte de tout ce déploiement d'énergies sans soupçonner au moins le motif caché de tant de patriotiques appréhensions ?

Hélas, pour me servir de ces mêmes expressions que M. Turgeon, à St- Michel, a cru devoir emprunter aux Livres Saints, l'iniquité s'est mentie à elle-même, et c'est de la main même de votre député qu'est parti le coup fatal qui le frappe aujourd'hui et qui jette en pâture aux lions de l'arène et à la 'réprobation du public, son nom, pour toujours compromis et sa réputation irrémédiablement endommagée !

Homme de lettres, ce sont les lettres de M. Turgeon qui l'accablent au

jour de la rétribution et qui le marquent pour le sacrifice.

C'est pendant qu'il était en Europe que le baron de l'Epine écrivait à M.

Turgeon cette] lettre désormais fameuse connue sous le nom de " Lettre de Charneuse," datée du 28 janvier 1906, et qui contenait la compromettante allusion à (la caisse électorale.

(Lettre No 37.)

" L'explication que j'ai fournie au sujet de la C. E., aux quatre membres de la direction, a été, disait le Baron, comprise, admise et acceptée sans aucune difficulté :

nous avons donc affaire à des gens qui comprennent les choses."

Nous avons, en réponse à cette pièce compromettante, une lettre de M. Turgeon, en date du 12 février (Lettre No. 45) qui se lit : - i, ■»

" Mon cher ami,

" J'ai reçu vendredi dernier, le 9, votre lettre officielle et, ce matin, ce Me de Charneuse.

" Je suis satisfait de tout ce que vous m'y touchez

" Cordialement à vous,

((Signé) ADELARD TURGEON."

Je reviendrai sur ce sujet.

Un café à Bruxelles

Pendant que le baron de l'Elpine était en Europe, le ministre de la Colonisation, M. Jean Sans Tête, y arriva. Il traversa la Belgique en conquérant, panache au vent. Apres avoir connu tous les enivrements de la gloire, il échoua un bon soir v.n café de Paris, à BruxeOiles, le 10 ou le 11 avril 1906. Nous le trouvons, à cette date, assis à table, avec le baron de l'Epine, dégustant tous deux

" ce vin clair " Où leur chanson mouillait son aile " Avant de (s'envoler dans l'air."

Le ministre était en train de faire des confidences et, à un moment donné, pendant que l'orchestre égrennait dang la salle à manger ses notes les plus suaves, Jean Sans Tête dénonça sans pitié au baron qui l'écoutait et qui

prenait des notes, les conditions de l'option que le gouvernement de Québec avait consentie au syndicat belge.

Cet incident de l'histoire de la concession de l'Abittibi est tellement invraisemblable que je ne puis résister au désir de vous donner textuellement le témoignage qui a été irendai à la cour, lors du procès Aisstiia.

Voici comment s'exprime le baron, en réponse aux questions posées par Maître Laflamme :

" J'ai profité de l'occasion pour tâcher de savoir ce qui avait été dit au conseil des ministres, quand on avait donne cette option-là.

C'est pour la première fois que j'ai su que le prix (de 70 cts de l'acre) était trop cher. J'ai fait des annotations au crayon sur la table, où nous mangions. Au fur et à mesure, je crayonnais et je prenais des notes.

" Q. — En sa présence ?

14 R. — Oui, Monsieur.

" Q.— Et sans secret ?

" R. — Oui, Monsieur.

u Q. — A-t-il dit comment Les affaires s'étaient passées au conseil des ministres ?

" R. — Iil m'a dit que c'était trop éflevé et qu'on avait ri de nous.

" Q. — Qui avait ri de vous ?

" R. — iLeis ministres. Naturellement eux le faisaient pour un bien. Ils le faisaient pour vendre plus cher possible, leurs terrains. J'ai dit à mes syndicataires que j'avais appris par M. Prévost que c'était trop cher.

" Q. — A-t-il été question du fait que vous aviez été fourré dedans ?

" R.— Il m'a dit : " Vous payez " trop cher. Vous n'avez pas de " bonnes conditions. Vous ne de- " vez pas payer la redevance de la " coupe." J'ai fait des annotations au crayon pendant ce temps-là. On ftn'a dit : " Vous " devez obtenir vos lettres patea- " tes tout de suite et vous ne de- " vez pas payer de redevances sur " le bols après cet achat, ce que " vous obtiendrez."

Il m'a dit: " Vous devez 44 aussi obtenir l'option du droit " de mines sur le terrain concéié M comme permis d'exploration."

Il disait : " Vous devez avoir " tous ces terrains -là sous permis 44 de recherches de mines pour que " personne ne puisse y venir."

Il m'a dit : " Vous obtien- " trez tout cela.' '

Ensuite 'j'ai communiqué cela à MM. Goethals et DeJardin."

M. Prévost entendu ensuite comme témoin n'a pas contredit cette partie importante du témoignage du baron de rapine.

Et que dit M. Turgeon sous serment ?

" Ces messieurs (du syndicat) avaient appris dans l'intervalle que les terres agricoles dan© la province de Québec se vendaient vingt-cinq cents et trente cents de l'acre... Ces messieurs de l'autre côté (de il 'océan) ont eu des renseignements venant évidemment d'ici."

Ces renseignements portèrent leurs fruits et peu après le retour du Baron au pays une nouvelle demande (Lettre No. ivO) fut présentée le 25 août 190(5 au départeiment ides terres par l'agent du syndicat belge. Elle fixait à 30 cts l'acre le prix offert, le paiement duquel devait être reparti en quinze versements annuels et égaux.

L'exploration Obaîski

Malgré les pressantes sollicitations du baron de l'Epine et les efforts savamment combinés de M. Turgeon, le syndicat ne voulut jamais se porter l'acquéreur de l'option que le ministre des terres avait consentie en sa faveur. En Belgique on voulait, au préalable s'assurer de la valeur du terrain, et, à cette fin, on organisa une exploration qui eut lieu dans le cours de juin et juillet 1900. M. Obalski, un autre intime de M. Turgeon, employé public, au service de l'Etat en qualité de surintendant des mines, fut placé par le syndicat à la tête du parti explorateur et trouva le moyen, en servant deux maîtres à la fois, de prélever simultanément double mouture d'argent, une sur le syndicat belge, et l'autre eur vous.

Et en effet, pendant que vous payez à cet employé modèle un salaire annuel de $2,300.00 à $3,000.00 et que vous comptez sur iui pour défendre les intérêts de la province, de syndicat belge arrache ce monsieur des bras de M. Turgeon, le colle à son service et lui donne de son côité $3,000 pour faire triompher les intérêts belges.

M. Obalski a trouvé bien naturelle l'étrange position qu'il occupait, mais comme il avait deux poches à son pantalon, la poche canadienne et la poche belge, la poche droite ne sut jamais ce qui entrait dans la poche gauche et vice-versa. La paix du -mondei fut respectée et nos trois grands hommes, MM. Gouin, Tungeon et Prévost, consultés spécialement à ce propos pair Al. Obalski, décidèrent avec une unanimité touchante que Ha paix et la justice se donnaient le baiser de l'amourette.

" Fax et justifia osculatae sunt."

iSorti du bois de l'Abittibi, M.

Obalski, traversa en Belgique, arriva à Anvers où il rendit compte au Syndicat du fruit de ses observations. Ce que son rapport dut être, vous vous l'imaginerez facilement, quand vous saurez que M. Olbalski a avoué sous serment qu'il avait du Syndicat belge la promesse d'une place ,de $4,000 par année. ... sf seulement la petite transaction de l'Abittibi pouvait se terminer heureusement. En même temps, M. De Jardin, du Syndicat Belge, faisait presque coup sur coup deux voyages au Canada, le premier entre le 15 avril et le 15 juin, le second entre le 20 octobre et le 21 novembre. Dans ces deux occurrences il eut des entrevues avec M. Gouin et avec M.

Tungeon et c'est à la suite d'une de ces entrevues avec le premier-iministre que M. De Jardin, un soir du mois de novembre, envoyait au baron de l'Epine le projet d'une lettre à écrire à M. Turgeon et que, de fiait le baron écrivait au ministre des terres, le 22 novembre 1906 (lettre No.

111) une lettre qui conltenait la nouvelle et dernière proposition du Syndicat Belge au sujet des terrains de l'AIbittilbi.

Lescinq propositions du syndicat

(Dans l'espace de douze mois le syndicat belge soumit donc au gouvernement cinq propositions différentes :

(La 1ère, le 15 novembre 1905, (Lettre No. 12) demandant une option sur 500,000 acres de terres, dans la région de l'Abittibi, au prix ordinaire des terres destinées aux colon:». (Cette première demande fut abandonnée et remplacée au bout de treize jours par la suivante :)

La 2ème, le 28 novembre 1005 (Lettre No. 19) demandant une option sur 200,000 acres de terre pouvant éventuellement être portées à 500,000 acres et qui fut accordée le 15 décemibre 1905 ((Lettre No. 24), le prix de l'acre étant fixé à 70 cts, payable en 5 versements annuels de $28,000.00 chacun.

ILa 3ème, à la date du 7 juin 1906 (Lettre No. S4) demandant 500,000 acres de terre à 70 cts, payable en 5 versements annuels de $70,000.00 chacun ;

La 4ème, à la date du 25 août 1906 ('Lettre No. 100) demandant de 200,- 000 à 500,000 acres de terre, payables à raison de 30 cts l'acre, en 15 versements annuels et égaux, dont le 1er le 30 juin 1907 ;

ILa 5ème, à la date du 22 novembre 1906 (Lettre No. 111) demandant 250,- 000 acres de terre payables à raison de 30 cts l'acre, en 8 versements annuels, dont le 1er le 30 juin 1907.

Le pot=de=vin

La quantité d'acres à prendre, le prix exigé par acre, le mode de payement, sa durée, tout cela changeait d'une proposition à l'autre ; une seule chose demeurait stable, immuable, c'était le pot de vin que l'on exigeait sous le prétexte d'une contribution au fonlds électoral.

Tant que le prix de l'acre se tint a 70 cts, on exigea 30 cts comme pot de vin, mais lorsque, à la suite des indiscrétions de l'homme au panache, le prix de l'acre fut réduit à 30 cts, on fit comprendre aux intéressés que jamais, oh ! non, jamais, on ne céderait sur les conditions de défrichement et cette détermination de ne rien céder prenait un caractère tellement sérieux que le syndicat belge voulut un instant rompre les négociations et se retirer complètement de l'affaire, mais le baron de l'Epine qui avait assez pratiqué M. Turgeon pour le connaître par coeur, empêcha une rupture définitive en écrivant le 31 octo-

bre 1906, à M. De Jardin alors à Winnipeg (Lettre No. 108).

" Offrez-moi une somme ronde de $50,000.00 à payer cash quelle que soi;t l'étendue de la propriété.

iDans ces conditions nous pensons

que les conditions d'établissement et de détail se régleront à votre satisfaction. Si vous vous (décidez à traiter sur ces bases vous devriez être ici vers le 12 novembre, le principal intéressé devant s'albsenter le 15 pour un mois."

iPour bien comprendre la situation à cette époque, pour bien saisir les exigences du ministre et les dispositions du syndicat, je ne puis mieux faire que de vous lire le témoignage qui a été donné à la cour- par le baron de l'Ejpine lors du procès Asselin.

Le voici tel qu'il est officiellement rapporté aux pages 144 et suivantes :

PAIR M. LAFLAjMIMiE :

Q.— E'tant tombé d'accord sur le prix de 30 cts l'acre, à quel taux avez-vous fixé le montant à être versé ailleurs qu'au Trésor de la province ?

R. — iSi ma mémoire est fidèle, c'était environ soixante mille dollars ($60,000).

Q.— 43n bloc ?

R.^En bloc.

•FAR LA COUR: Q.-.Pourquoi ?

<R — (Pour ce qu'on appelait la C. E.

iPAJR M. DAFLAJMiMiE : Q.— Qu'est-ee que cela veut dire ?

H.— ^Oela veut dire la Caisse électorale.

'Q.^Quelle objection se soulevait sur ce point de soixante mule dollars ($60,000) ? Qu'es t-(ce qui vous séparait ?

E.— M. DeJardin ne voulait pas payer cela.

Q. — Pourquoi ?

R\— Parce que c'était trop élevé.

■Q.— Combien^ était-il disposé à donner ?

[Ri — ill aurait donné quarante mille dollars ($40,000).

Q.— JM. De Jardin et M. Turgeon ont-ils discuté devant vous la question des quarante ou sodxante mille piastres ?

R. — (Non, monsieur.

Q. — Avez-vous servi d' intermédiaire entre les deux ?

R. — Oui, monsieur.

Q. -^Qu'est- ce que vous avez transmis à l'un1- et à l'autre, relativement à cette question des quarante ou soixante mille piastres, en votre qualité d'intermédiaire, alors que M. De Jardin était ici ?

R. — J'ai offert quarante mille dollars ('$40,000).

Q.^A qui ?

R.— A M. Turgeon.

Q.— (De la part de qui ?

— iR. — iDu syndicat.

Q. — Pourquoi ?

R. — iPour les exigences que vous savez.

Q.— M. Turgeon a-t-dl discuté la quotité de l'offre que vous lui faisiez ?

R. — Oui, monsieur. Il a dit que ce n'était pas suffisant.

iQ.-iA-t-il fixé le montant qu'il voulait ?

iR — Oui, monsieur.

|Q. — Quel montant a-t-il fixé ?

R.— ^Soixante mile dollars.

iQ.— <Vous êtes retourné avec ce , message de M. Turgeon, trouver M. De Jardin au Frontenac ?

R. — Oiui, monsieur.

iQ.-hVous avez fait part de cette conversation à M. De Jardin ?

|R.— (Oui, monsieur.

Q. — IM. De Jardin vous a-t-il chargé d'un deuxième message ?

IR.— Oui, monsieur.

Q.— A quel effet ?

R. — (D'insister. J'ai essayé & oibtenir davantage de M. De Jardin, mais il a été inébranlable, ill a dit que c'étaient les ordres du syndicat et qu'il ne s'en départirait pas.

Q. — Avez-vous communiqué cela à M. Turgeon ?

R.— Oui, monsieur.

>Q.— Où ?

iR.— ©ans son cabinet, au parlement.

>Q.— Aivez-vous fait le deuxième message, le même jour que le premier ?

R. — (Le même matin.

'Les parties ne purent s'entendre et l'arrangement n'eut pas lieu. C'est à la suite de cette tentative malheureuse, que le baron de l'Epine, probablement à la suggestion de M. Turgeon, écrivait à M. De Jardin qui, sur les entrefaites, s'était rendu à Winnipeg, de revenir à Québec et d'offrir $50,000.00 "cash" pour faire tomber

" Offrez-moi, disait-il, $50,000.00 A FAY1EIR CASH et toutes les questions D'ETAEiîï'iS'^'Mi^.XT et de détail SE REGLERONT à votre satisfaction.

Venez vers le 12 novembre, ajoutait-il, car au 15, le principal intéressé devra s'absenter."

CM. De Jardin revint à Québec.

Le 16 novembre il était à Montréal.

M. Gouin rencontre M. De Jardin

Le 20, nous l'y retrouvons, en conciliabule avec M. Gouin, le premierministre, à l'hôtel de la Place Viger, et le soir de ce jour il écrivait au baron de l'Epine la très intéressante lettre que voici :

" Place Viger, Hôtel.

(Montréal, 20 novembre 1906.

Cher baron,

En. deux mots, voici le résumé de ma conversation avec le Premier.

(Les négociations restent ouvertes puisqu'il y a des deux côtés un désir manifeste d'aboutir.

Aussitôt le retour de M. Turgeon il s'efforcera de trouver avec ce dernier (!) la formule (!!!) qui tout en couvrant le gouvernement ne nous expose pas», nous, à être un jour dépossédés de notre concession.

Vous devez donc lui envoyer iSANS RETARD ou lui remettre

(à Monsieur Gouin) UiNE CCXPI® de la lettre destinée à l'hon. M.

fTurgeon. Vous m'en enverrez aussi une copie à Anvers'.

" Il a été convenu que nous éliménerions les mots " de notre choix " dans le paragraphe commençant par " Nous nous engageons à créer, etc." Etlimimezl'es déjà dans votre lettre.

" J'ai fait remarquer à Monsieur le Premier que l'hon. M. Turgeon était d'accord de fixer comme limite pour la période d'établissetment : En dedans de 10 ans à partir du parachèvement de -la ligae transcontinentale." Egalement

que nous pourions ajouter à notre fameuse phrase : " Nous nous engageons du reste à stipuler dans tous actes de vente de terrains agricoles, que nos acheteurs devront se conformer aux conditions d'établiisseiments prévues par la loi."

" J'ai fait valoir que l'arpentage et délimitation de nos terrains sont évalués à un coût d'environ $25,000, minimum.

" Il a été convenu que vous nous enverrez aussitôt que possible le libellé proposé, et si nous pouvons ■l'accepter, l'affaire sera terminée.

" J'ai cru comprendre qu'il serait heureux d'aboutir avec nous, surtout après l'affaire Pr.

" Vous avez oublié de me donner la lettre du syndicat. Inclue une copie de mon brouillon fait au galop.

" Veuillez m'envoyer à Ajnveirs une copie de leur lettre et de votre réponse.

Bien à vous (Signé) FERXAND DE JARDIN."

P. S. — Veuillez prier M. Dubord de remettre f rs 2,000 au syndicat, à Anvers et laissez S. V. P. lire cette lettre par M. Obalski."

J'attire votre attention la plus sérieuse sur cette lettre, l'une des plus importantes de la correspondance sur l'affaire de l'Abittibi.

Elle prodlame qu'à la date du 20 novembre dernier, les négociations antre le syndicat et le gouvernement

étaient encore ouvertes et qu'en l'absnce de M. Turgeon en tournée de chaisise et de pêche, ou simplement en promenade, c'était M. Gouin lui-môme qui les conduisait au nom de son collègue, pour le gouvernement, avec M.

DeJardin, au nom du syndicat.

Eiue énumère toutes les conventions auxquels ces deux hommes se sont arrêtées, les modifications indispensables à apporter au projet d'arrangement pour en assurer l'adoption définitive.

La fameuse formule

Il ne (manque plus qu'une chose, une seule chose, pour bâcler l'affaire, et M. DeJardin, qui est un homme d'affaires et nullement un polititque, nous la fait connaître, quand bien ingénuoment il écrit au baron de l'Epine :

" Aussitôt le retour de M. Turgeon, il (M. Gouin) s'efforcera de trouver avec ce dernier la FOR- MULE, qui tout en COUVRANT le gouvernement ne nous expose ipas, nous, à être un jour DEPOS- SEDES de notre concession."

C'est là en deux mots toute l'histoire des transactions au sujet de la concession de l'Abittlbi.

Le gouvernement était prêt à tout faire, à condition de n'être pas découvert.

Le syndicat, de son côté, consentait à se laisser plumer d'ans une certaine mesure, pourvu que (l'opération ne lui coûtât pas la vie.

11 fallait procéder suivant l'art.

Il fallait trouver la formule.

MM. Gouin et Turgeon la cherchent encore.

Et si vous me demandez pourquoi, les efforts combinés de ces deux ministres ne leur ont jamais permis de faire jai'Wir de leurs cerveaux inquiets la formule sacrée, si vous voulez savoir pourquoi ces Argonautes dernier modèle, n'ont pu, jusqu'à ce jour, conquérir la toison d'or, je vous dirai :

Adressez-vous à M. RrévostL'homme au panache vous renseignera.il pourra vous dire quel est le taureau furieux qui défend la toison contre Jason, et quel est le ministre indiscret qui brouille ou qui cache la classique for-

mule cherchée par le chevalier du roi Léopold.

Il ne faut pas oublier en effet, Messieurs, qu'en novembre dernier, M. Prévost commençait à récolter les fruits amers de sa sauvage tournée en Belgique. A un moment donné, précisément dans le mois de novembre, sa sortie du cabinet fut affaire décidée, et M. Turgeon ne cacha pas à tout le monde le plaisir qu'il éprouvait de pouvoir se débarrasser d'un collègue encombrant.

Seulement, M. Prévost ne voulut pas partir. " Je ne me laisserai pas égorger comme un mouton, disait-il, et si je tombe j'en entraînerai d'autres dans ma chute."

Il n'est pas tombé, mais " l'affaire de lAoïuiui a mal! marché " comme récrivait M. Turgeon à M. de l'Epine, le 31 décembre dernier (Lettre No. 11).

M. Prévost ne tombera pas seul', c'est sûr, et fier de l'empire qu'il exerce sur 'es deux co/lïêgues, ou de la crainte qu'il leur inspire, le ministre de la colonisation défie MIM. Gouin et Turgeon de toucher à son panache.

M. Turgeon ne l'osera plus jamais, surtout après le désastre qui a suivi sa malheureuse tentative devant 'es assises criminelles.

On connaît la piteuse histoire.

Le procès Asselin

M. Turgeon rencontra un Jour M.

Prévost, au lendemain de la publication de l'article du " Nationaliste " pour lequel M. Asselin a été poursuivi. Le ministre des Terres dit alors à son collègue que vouloir ignorer les accusations directes que contenait cet article signifiait pour M. Prévost sa rentrée forcée dans la vie privée. M.

Prévost comprit la menace et intenta contre M. Asselin un procès pour libelle.

Lorsque s'ouvrit le terme des assises criminelles on constata qu'il y avait devant le tribunal trois causes pour libelle, instituées toutes trois par des particuliers. Le juge refusa de soumettre au grand jury les deux causes de Huard contre Barthe et de Eluard contre Lamdrieux, hormis que la Couronne ne consentit à se substituer à la poursuite privée.

'La Couronne refusa.

Mais quand la cause absolument semblable de Prévost contre Asselin fut appelée et quand la Cour eut déclaré, comme dans les deux autres causes, qu'elle ne la soumettrait pas au grand jury, hormis d'une intervention directe de la Couronne, celleci intervint et déclara qu'elle se substituait à M. Prévost dans la poursuite contre M. Asselin.

M. Gouin était alors parti pour l'Europe et c'était M. Turgeon luimême qui exerçait les fonctions de iProcureur-iGénèral. Jamais elles ne furent confiées à des mains plus inhabiles. J'accuse ici M. Turgeon d'avoir imposé le fardeau, les humiliations, les frais exorbitants de cette cause scandaleuse sur les épaules de notre province et de s'être servi d'une autorité sacrée pour poursuivre et persécuter un journaliste de talents dont la seule faute fut de ne pas courber le front devant la tyrannie des potentats aux petits pieds qui nous gouvernent.

J'accuse la couronne d'avoir fait de ce procès, un procès politique et d'avoir tenté d'étouffer la justice ellemême, par le choix d'un jury trié sur le volet, par la sélection d'un avocat pris spécialement dans les rangs des politiciens et par la criminelle tentative faite par Monsieur Turgeon lui-même, d'influencer induement le jury en lui lisant une déclaration illégale et en essayant à enlever à l'accusé le plus brillant de ses défenseurs.

iM. Turgeon voulait du même coup tuer l'accusé et déshonorer son avocat.

Mais encore une fois l'iniquité s'est mentie à el'le-imême.

iM. Asselin ne fut pas trouvé coupable et aujourd'hui dans les grandes assemblées populaires, M. Turgeon, s'il n'avait pas peur d'y assister, pourrait entendre, dominant la clameur des foules et soulevant l'enthousiasme général, les dénonciations éclatantes de celui qu'il tenta vainement d'écraser, au pied du tribunal, dans l'enceinte du prétoire.

ill y a, Dieu merci, une justice rétri'butive qui sait atteindre, à son heure, ceux qui méritent et la flagellation de la tribune et la réprobation des urnes.

)M. Turgeon goûtera à l'une et à 'l'autre.

[La mesure, d'ailleurs, est pleine.

Le témoignage de M. Turgeon

Dans ce procès de la couronne contre Asselin, M. Turgeon a offert et donné son témoignage.

Il est temps d'en parler et de l'apprécier.

Riépohidant à M. Daflamme qui lui demandait quel était ce syndicat étranger pour le compte duquel, au dire de M. Turgeon, M. Olbalski aurait fait un voyage dans le nord V

JE NIE LE CONNAIS PAS, dit vot^e député.

iSaint-iPierre avait donné une réponse absolument semblable quand il renia son maître.

(Seulement SainlNPierre n'avait pas été assermenté.

M. Daflamme revint à la charge :

Q. — (De quel syndicat vouiliezvous parler ?

R.— iOn m'a dit qu'un syndicat composé de capitalistes de Belgique, d'Anvers, désirait faire l'acquisition de terrains dans la région de l'Abititibi. JE NE CON- NAIS PAS DES MIEMIBRES DE CE SYNDICAT, REEL OU FIC- TIF. Des noms des membres n'ont jamais été fournis.

M. Turgeon, votre député, prend Dieu à témoin, de la manière la plus solennelle qu'il ne connaît pas le syndicat belge, réel ou fictif, qu'on signale à son attention.

iM. Turgeon a-t-il dit la vérité sous se nment ?

C'est ce que nous allons voir.

Je n'ai pas l'intentiton de détruire l'étrange assertion de M. Turgeon, par le témoignage du baron "de l'Epine, ou par les lettres de M. De Jardin et de M. Goethals. J'ai un témoignage plus irrécusable que ceuxlà.

C'est M. Turgeon lui-même qui va démentir M. Turgeon.

Quelques contradictions

Dès le 30 octobre 1905, il écrivait au baron de l'Epine au sujet de la " Laferrière Lumber Co." lui disant

qu'il pensait pouvoir acquérir les limites, le moulin et les machineries de cette compagnie au prix de $325,000.

Je vais vous lire la prose du grand homme. (Lettre No. G) :

" Comme M. Laferrière vient de mourir et que M. Forget ne peut guère s'occuper de cette industrie nous pourrions acheter le tout pour $325,000. Monsieur Forget accepterait probablement comme partie du prix $25,000 en actions et quant à moi cette affaire me parait tellement avantageuse que je suis prêt à mettre avec mes amis $25,000. De plus, la Banque de Québec (dont M.

Breakey est le président) est prête à faire une avance de $200,000 au taux de 5 p. c. sur la propriété à tout acheteur sérieux qui aurait vraiment l'intention de l'exploiter.

" Veuillez donc me laisser savoir aussitôt que possible si vous croyez pouvoir soumettre cette affaire à vos amis d'Anvers

(•Signé),

" ADELARD TURGEON."

Ces amis d'Anvers n'étaient donc pas fictifs alors, puisque M. Turgeon voulait les intéresser à une transaction de $325,000 à laquelle il était lui-même pécuniairement intéressé.

Es 28 novembre 1905, M. Turgeon recevait du baron de l'Epine une lettre que celui-ci adressait au syndicat belge, mais qu'il ne voulait pas exi?édier avant d'avoir eu les vues du ministre sur son contenu.

La lettre en question était ainsi adressée. (Lettre No. 20) :

" Syndicat d'études d'affaires au Canada.

Québec, ce 28 nov. 1005.

M .51. Jacob s et De Jardin,

11, Place Leopold,

Anvers."

Le nom du syndicat et les noms de deux de ses directeurs étaient donnés. Encore un démenti.

Le 15 décembre 1905, M. Turgeon, sous sa signature, déclarait (Lettre No. 2-1) au baron de l'Epine :

" J'ai pris communication de vo-

tre lettre du 28 novembre dernier au sujet d'une concession de 200,000 acres de terrain."

Or, la lettre en question contenait ce qui suit :

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