L'INITIATIVE INDIVIDUELLE
Dans notre pays, nous comptons sur à .nitiative individuelle pour la mise en valeur de nos forêts. Voilà une proposition indiscutable. 11 ne faut done pas décourager les dernandes du commerce,
Il est des pays où l’on pousse le socialisme d'état jusqu'à ses plus extrêmes limites, où l’on réclame non seulement la nationalisation des grands services publics, comme des voies de transport, mais encore la nationalisation des carrières et des mines, Si ces pays possédaient nos belles forêts, on en réclamerait sans doute l'exploitation par l'état. Mais cette doctrine n'a pas cours dans notre province ; nous ne sommes pas des collectivistes, mais des individualistes, et les résultats de notre seul chemin de fer d'état, l’Intercolonial, ne sont pas de nature à nous faire changer d'opinion. Si nous comptons sur l'initiative individuelle pour l'exploitation de nos forêts, il ne faut done pas la décourager, ni détourner son activité vers d’autres fins ou vers d’autres cieux.
Mais on objecte que la forêt prend de plus en plus de valeur. La hausse éventuelle de nos forêts fait partie, je le sais, du credo politique de beaucoup de personnes de bonne foi dans cette province. Mais il ne faut pas oublier qu'il en est de l’industrie forestière comme ‘le toutes les autres : elle est sujette aux aléas et aux risques de la production économique. Il peut y avoir plus-value, mais il peut y avoir aussi moins-value, Si la hausse qui s'est produite dans ces dernières années se maintient, il sera facile pour le gouvernement, en 1910, d'augmenter proportionnellement les droits de coupe. Si, d’un autre côté, il y a moinsvaluüe, nous sommes encore du bon côté et, considérés à ce point de vue, qui est un point de vue d'affaire, tous les risques sont du côté de l'acheteur,
D'ailleurs, une fois vendue, la concession forestière est frappée d’un impôt foncier de $3.00 par mille. Nous en touchons un revenu annuel de $240,000, ce qui à 3 p. c. représente l'intérêt de 88,000,000.
AVANTAGE DE L'AFFERMAGE
Mais le plus grand avantage, à mon sens, de l’affermage du domaine public, c’est la protection contre la coupe illégale et contre le feu.
La grande enquête de la Commission de Colonisation a mis au jour des statistiques qui font frémir. Dans une seule région, dans le comté de Pontiac, nous avons perdu par le feu plus de pin qu'il n’en faudrait pour éteindre toute la dette publique de la Province de Québec. N’avons-nous pas intérêt à mettre la plus grande partie de notre territoire boisé sous licence, du moins la partie accessible, afin que le licencié, très directement intéressé puisque souvent toute sa fortune y est investie, nous aide à le protéger contre ce terrible élément. N'avonsnous pas intérêt à rechercher sa collaboration, surtout maintenant qu'en vertu des nouveaux arrangements, le licencié paye tous les frais de protection et que le gouvernement n’a conservé que la surveillance et le contrôle ?
Cette politique se réclame d’un dernier argument que je me contenterai d'indiquer : la nécessité de mettre en valeur nos grands pouvoirs hydrauliques. Voyez ce qui a été fait à Grand’Mère, à Shawinigan, ce qui s’accomplit actuellement à la Tuque. Des villes ont spontanément jaillies de terre sous la poussée de cette politique progressive.
Voilà quelques arguments sur lesquels je vous demande de réfléchir. Je vous les apporte simplement, sans phrases et sans développement oratoire et je m'estimerai heureux si je contribue à dissiper quelques-uns des préjugés que l’on a réussi à infiltrer adroitement dans l'esprit de nos concitoyens.
LA VENTE Dupuis
Pendant que nous sommes sur ce chapitre, je ne puis passer sous silence deux ventes qui ont été vivement critiquées dans ces derniers temps.
“Le 30 juin 1904,dit M. Bourassa, M. Turgeon vendait une limite à M. Dupuis, qui était alors député de Châteauguay.” Le 30 juin 1904! C’est un léger détail, mais je n'étais même pas ministre des Terres. Dans leur rage, mes adversaires ne prennent même pas les
plus élémentaires précautions pour se garer du ridicule. Mais je faisais partie du gouvernement du temps et je ne repousse pas ma art de responsabilité. Cette vente à M. Dupuis a été faite réguièrement et, suivant la loi, aux enchères publiques. M. Parent, même s'il l'eut voulu, n'eut pas pu refuser les enchères de M. Dupuis. Qui dit enchère publique, dit concurrence ouverte à tous. Y at-il des catégories de citoyens qui doivent être ostracisées ? D'ailleurs, M. Dupuis n'aurait eu qu'à se servir d’un nom d’emprunt. C'est ainsi que se comportent, dans bien des cas, les représentants des grandes maisons qui ne veulent pas aiguillonner la concurrence. Cette histoire Dupuis est ridicule du commencement jusqu’à la fin et elle paraîtrait même incroyable, si M. Bourassa, chaussant les bottes de M. Leblanc, n'avait inventé ce fantasmagorique scandale des limites Breakey.
LA VENTE BREAKY
Voici l’accusation telle qu’elle a été formulée dans son organe “ La Patrie ?” et qui, depuis quatre semaines, n'a pas été démentie
ou rectifiée par M. Bourassa :
“ Au mois de juin 1905, avait lieu à Québec une autre vente “ de “ limites ”, à laquelle se rendirent deux citoyens de Shawini- “ nigan, qui voulaient en acheter.
‘# En arrivant à Québec, ils se rendirent chez M. Turgeon, à qui ils oftirirent $250 à $350 pour une certaine quantité de “ limites ”” en question. M. Turgeon les reçut très bien et leur dit d'attendre.
“ L’encan eut lieu le lendemain. Pour commencer M. Tu rgeon plaça la première mise à 8400. Nos deux hommes ne purent se rendre si haut que ecla et personne ne voulut faire de mise.
“ A onze heures et demie la séance s’ajourna. M. Turgcon partit alors avec M. Breakey, un gros spéculateur, pour aller dîner au Club de la Garnison, et à son retour il annonça qu’il avait décidé de tout vendre “en bloc” et il piaça la première mise à $100. M. Breakey offrit 8105 et il obtint à cette condition toutes les “ limites” en question. Nos deux citoyens, qui offraient de 8250 à $350 pour l'étendue qu'’iis voulaient acheter se virent ainsi jouer le tour par M. Breakey.
“ Celui-ci paya par billets et 8 mois après il revendait ces limites ” à la Burgers Sulphide Company, de Berlin Falls, avec un profit de $8695,000. Eh bien ! je dis que cette politique-là, qu'elle soit peinturée en bleu, en rouge ou en jaune, est une politique de vol et de dilapidation.”
Cette accusation est fausse, mensongère, du premier mot jusqu'au dernier. Heureusement, que noûs aVOns ! iservé, au département des Terres, le procès-verbal des ventes, et les deux lettres qui suivent, préparées par M. Paul Blouin, surintendant de la branche des Bois et Forêts, et portant la signature de M.E. E. Taché, sous-ministre du département des Terres, font justice de cette accusation :
“ Québec, 28 août 1907.
L'honorable Adélard Turgeon, “ Ministre des Terres et Forûts,
Québec.
Monsieur le Ministre,
“ Répondant à votre demande verbale, j'ai l'honneur de vous donner les renseignements suivants :
“ Les limites Rivière Manouan 1, 2. 5 nord, et 1, 2, et 3 sud, et Haut StMauriee 9, 10, 11, 12, 14, 17, 91, 22008 2426; 21; 32, 33 et 34, adjugées à M. John Breakev, à l'enchère de juin 1905, avaient déjà été offertes à l'enchère, le 3 juin 1902, le 16 juin 19053, et le 22 juin 1904, sans trouver d'acheteur.
“ À l'encan du 3 juin 1902, la limite Rivière Manouan 1 Nord fut offerte à une mise à prix ée $60 var mille, et les limites Rivière Manouan 2 et 3 Sud furent otterte, ne mise à prix de 855 par mille, et les limites Haut St-Maurice 9, 10, 11 et 12, à une mise à prix de $100 par mille: mais aucun enchérisseur ne se présenta.
“ À la séance du matin de l’encan du 22 juin 1905, les mêmes limites furent offertes à une mise à prix de $125 par mille, et il ne se présenta pas d'enchérisseur ; à la séance de l'après-midi, elles furent de nouveau otfertes à une mise à prix de $100 par mille, et adjugées à M. Breakey, pour $105 par mille.
J'ai l'honneur d’être, monsieur.
« Votre obéissant serviteur,
“ E.-E. TACE “ Sous-ministre ”?.