SCENE IX
ILVERTON, sur le canapé, IVIORTIMER, entrant par la droite.
MORTIMER. Allez toujours... je vais préparer les tables de jeu... {Apercevant Iher- /o«.)Eh bien ! qu'est-ce que tu fais là, toi, farouche Moliican ?... c'est pour t'étourdir que je donne ce déjeuner... et tu nous fausses compagnie. . Je parie que tu penses encore à ta femme...
ILVERTON , sortant de sa rêverie. A ma femme... oui, c'est un souvenir?
MORTIMER. Que diable ! mon cher , il faut être raisonnable... tu as été marié... c'est un malheur... tu as perdu ta femme, c'en est un plus grand!., mais tu as des motifs de consolation... Ta femme t'adorait... j'en conviens...
ILVERTON. La seule qui m'ait jamais aimé... et si bonne , si douce, si résignée à toutes nos folies!
MORTIMER. Oui, mais qui te fatiguait de sa tendresse., parlait morale, fidélité... enfin, une femme comme les craignait ce pauvre Byron...de ces femmes... qui sont très-estimables... et très-insupportables.
ILVERTON. Ah ! Mortimer, n'en parle pas ainsi... si je ne lui ai pas rendu justice quand elle vivait , ce n'est pas une raison pour calomnier sa mémoire!.. Pauvre et malheureuse Ida... quand je pense à la manière dont je l'ai traitée!
MORTIMER. Eh bien! quoi?... tu l'as envoyée dans ton vieux château d'Irlande, pour être plus libre c'était très-convenable... avec une pension superbe... c'était très-noble !
ILVEKTON. Oui, mais j 'avais promis d'aller la rejoindre... de ne plus la quitter..., et au bout de six mois d'attente.. . la douleur, le chagrin de ne plus me voir...
MOiiTlMER. De ne plus voir son mari...
Allons, tu y mets de la complaisance.
ILVERTON. Non, jeté jure... c'est ce
qu'Anderson ce valet de confiance qui
l'accompagnait... m'a écrit à l'époque fatale... et j'ai beau faire, vois-tu!., c'est un remords éternel qui pèse là. . . Pour tenter de le chasser, j'ai suivi vos conseils... je me suis jeté dans le tourbillon des plaisirs... j'ai essayé de tous les genres d'extravagance... voyages, festins, folles maîtresses... j'espérais y trouver l'oubli de mes maux... ie n'y ai rencontré ([u'ennui, satiété et dégoût.
MORTIMER. Parce que tu t'es décou- \ ragé...
ILVERTON. Non!., pour me sortir de là... il me faudrait quelque coup de tête qui ne ressemblât à rien... quelque chose d'impossible... de bien absurde!..
MORTIMER. Eh bien !.. nous sommes en fonds pour cela... je n'ai jamais reculé !.. mais toi !.. par exemple... pourquoi rompre un beau matin avec toutes les femmes?
ILVEHTON. Oh ! les femmes...
IHORTIMER. Je sais bien ce que tu vas médire... les femmes!., mon Dieu!., c'est comme le punch... il m'a joué des tours indignes... mais quand j'en vois... je ne puis m'empèclier... { Il aperçoit Jack qui passe avfc des vrres sur un plaleau.) En veux-lu un verre?..
ILVlJiiTON , le pienant. nonchalamment.
C'est bien la boisson la plus fade...
MORTIMEU, en prenant aussi. C'est comme moi... je n'en suis pas fou!., mai.s j'en boirais toute la journée. (// a^>ale.) Il n'est pas mauvais. (// Jar^. ) Pose là ton ])lateau... Quand on a des chagrins il faut humecter la douleur. {Jack sort.) Comme je te disais, les femmes... au bout du compte , on n'a encore rien inventé de mieux.
ILXEUTOK, posant son verre sur une taf)te. Je ne dis pas... Mon Dieu! malgré moi, je sens qu'elles con.servent encore un empire...
MOUTIMER. Qu'il ne faut pas clierclier à leur disputer... et tiens... avec tes belles ré.soluiious... tu y as perdu hier une visite charmante...
ILVEUTON. Bah !
MORTIMER. Une jeune femme qui se présentait à ton hôtel... comme je t'attendais dans ton salon... Je n'ai pas pu distinguer ses traits... elle portait un voile... mais jai vu ton concierge la renvoyer en luidi.sant : » Il n'y a personne, madame... » milord est parti pour le continent. »
ILVERTON. Une consigne générale que j'ai donnée pour échapper à toutes ces anciennes relations,
MORTIAIER. C'est donuuage... une tournure délicieuse. . . \me démarche décente. . . un petit air affligé... J'avais presque envie de la suivre...
ILYERTON. Vieux fat !
a cmquante
ans:
MORTIMER. Qu'est-ce que ça fait ?
Air : (^ue je plains ces dmtfiivs ( de Beaiiplanj.
Je sais que l"At»e vi<-nf, ((iie la vicillfsse arrive, F.li ! que Ibiil, apri-s loul , dos clievtux sjiis ou Si la gaîte uie suit, si Taniour nie ravive [ blancs, Et si mon cœur qui bat dit qu'il n'a que vingt ausH
Oui tout passe
Et s'efl'ace,
L'iieureux temps
Da printemps
(jiisse et vole Comme txjle ; Nos beaux jours Sont si coiuts !
11 faut faire Honne guerre Aux ennuis, Aux soncis , Pour bien vivre.
Il faut suivre. Et saisir le plaisir.
ILVERTON. Tu seras donc toujours le
même ?
MORTIMER. Je l'espère bien I a""-' Couplet.
A quoi bon tes trésors, tu vieillis avant l'âge. Moi, je suis toujours jeune et n'ai jamais le son. Maigre tes millions, toujours triste et sauvage; Je dois au monde entier et je ris comme un fou, Car tout passe Et s'efface , etc.
ILVERTON , assis sur le canapé. Ah çà ! d'où te vient donc ce redoublement de gaîté ?
MORTIMER , riant. Ah ! c'est que mon butor d'intendant vient de m'apprendra que je n'avais plus rien.
ILVERTON. Comment?
MORTIMER, ri uni plus fort. Ruiné de fond en comble, mon cher! (^Prenant un verre de punch.^ Encore un verre ?..
(Il boit)
ILVERTON. Ruiné?..
MORTIMER. Oh ! j'y suis fait... c'est la dixième fois que ça m'arrive.
ILVERTON. Mais, par quel événement ?
MORTIMER. Je n'en sais rien... J'avais une demi-douzaine de tantes à succession... que j'avais échelonnées !.. il paraît qu'elles y ont toutes passé.
ILVERTON, riant et se levant. E; tu vas conunencer les oncles ?. .
MORTIMER. J'en serais assez d'avis I
mais ils se portent mieux que moi.
ILVERTON, vivement. Tu sais que ma fortune est la tienne... veux-tu que je te prèle ?
MORTIMER. Non!... merci... je n'aime pas à devoir à mes amis... Mes créanciers. . . c'est bien différent, ils attendent. . . ils sont faits pour cela... ils ont la grande habitude!., je n'en suis fâché que pour ma pupille... ma jolie petite Polly.
ILXERTON, plus attentif. Tu lui dois quelque chose ?
MORTIMER. Parbleu... sa dot!.... deux mille .guinéis .. ((ue ma sœur lui avait lais.secs... Je ne sais comment ça s'est trouvé englobé dans mes affaires...
ILVERTON. Pauvre enfant!..
MOUTiMER. Pour la dédommager, j'a»
vais bien pensé à l'épouser...
ILVERTON , un peu ému Toi !.. parexem»
pie!., cette idée I
MAGASIN TUEATUAL.
MORTlMEU. Dam !.. quaiui on ne peut plus payer que de sa personne!... tt puis elle est gentille !
ILVERTON , s'ér.haiifjant. A la bonne heure... mais une petite fille...
ittOUTiMER. West-elle pas née de parens honnêtes? et puis , nous autres Anglais... nous n'avons pas de préjugés
Est-ce que les pairs du royaume n'épousent pas des danseuses. . . des. . . mais ce qui m'a arrêté... c'est que je lui suis vraiment attaché, à cette chère enfant. Je rne suis dit: la marier à un mauvais sujtt... ma loi , autant qu'elle reste fille!..
ILVERTON. Sans doute... sans doute ! ce serait une folie'... elje ne souflVirais pas... {Changeant de Ion.) Ecoute... elle m'intéresse aussi, cette petite...
mORTïMER, le regardant. Ali !..
ILVERTON. Et puisque tu ne peux plus
rien pour sa fortiuie cède-moi tes
droits...
MORTlMEiî. Comment?
ILVERTON , virement Tes droits de protecteur... de guide... je ne l'entends pas autrement... le droit de veiller sur elle... de lui assurer un sort.
MORTIMER, le menaçant du doigt. Hum î . . coquin... je te vois venir... J'ai remarqué que tu la regardais souvent...
ILVEUTOX. ]Non !.. je suis si triste!., je te jure que je n'ai que les intentions les plus louables...
MORTIMER. Je ne m'y fie pas...
ILVERTON. Que crains-tu. . . puisque c'est la vertu même?
M0RTI3IER. Hum !.. la vertu a quelquefois des distractions... d'ailleurs, je n'ai pas renoncé à mes prétentions...
ILVERTON, avec humeur. Allons donc...
tu n'es pas un véritable ami... parce que tu vois que cette idée nie plaît, m'égaie...
MOP.TiMER. Oui... oui... maisjenepuis abuser de mon pouvoir pour l'engager...
ILVERTON, s'c( haufjant. Alors... lu es un égoïste... un tyran!., priver cette petite d'une fortune... d'un avenir!
MORTIMER. Ta, ta, ta, ta Il va me
faire une querelle. Tais-toi... voici nos convives...
SCENi: X.
Les Mêmes, PLISIKI RS AIMIS, ^^JACK apportant un plateau de punch et des cigares.
CIIOIXR.
Air : Peut-on charif^ir ainsi (l.T Slaujuisc de Pic tinti.ill.-).
Arni tidclc,
Quand le pl.nsii m'appelle,
Je léponds : me voici !
Et j'accours près de lui.
MORTiMEn, leur montrant le plateau.
Du punch et des cigaies
INcu soyez point avares!...
Tois, Inwant et allumant des cigares.
Quel délice enchanteur !...
ILVERTOK , haussant tes épaules.
Ils appellent ca du bonheur!...