XÏII RETOUR A LA CASERNE
11 y a loin du centre de la ville à la caserne et, de nuit, le chemin n'a rien de bien séduisant. Une grande promenade sombre qui se perd en terrains vagues, puis un interminable faubourg, la route de Paris, bordé par de petites masures aux faces sales et couperosées comme celles des pauvres gens.
Seul, le pont du cli3min de fer peut distraire le passant et porter son esprit vers des rêves incertains. Dans la nuit, les rails d'acier surgissent de la gare, brillent, s'enchevêtrent, se dédoublent, se bousculent un peu pour passer sous le pont, puis se perdent en interminables lignes droites vers l'inconnu.
De-ci, de-là, des feux rouges ou vert's,
placés au petit bonheur par un artiste épris des complémentaires, à la suite de grandes pluies sans doute, déteignent sur les rails.
Polochon s'arrête un instant, dans le secret espoir de voir passer un train qu'il croit entendre siffloter, au loin, dans la vallée.
Tout est silencieux; seul un homme au capuchon noir sort entre les voies de sa cabane d'ermite, fait grincer un levier et, sûr de l'effet qu'il va produire sur les spectateurs, rentre aussitôt par modestie.
Effectivement, un signal bien dressé, qui n'attendait que cela pour faire voir ses talents, commence aussitôt sa petite représentation. Il montre tout d'abord à l'admiration de Polochon un petit carre vert qu'il rentre vivement dans sa manche, puis un gril déforme allongée, merveilleusement construit, qui cependant cède la place à un impeccable lorgnon. Mais ce dernier, lui aussi, rentre prudemment, comme les autres, dans l'alignement, et tout s'éclipse.
Il est temps : le train, qui n'aime guère ces vains enfantillages, gronde à l'horizon, et ses lanternes menaçantes s'écrasent et grossissent sur les rails.
Bientôt le bruit devient infernal et la vitesse
s'accroît. Penché sur le parapet, juste au-dessus des rails. Polochon jouit déheieusement de la facile bravoure qu'il montre en face du danger. Plus que cent mètres : la machine arrive droit sur lui, un peu au-dessous il est vrai.
Mais, hélas ! Polochon a compté sans la malice des aiguilleurs. Le serpent de feu se convulsé brusquement sur l'autre voie et, tandis que le pont renifle un à un la machine ébouissante et les toits noirs des wagons couverts de champignons. Polochon n'a pour lui que la fumée qui l'enveloppe de ses haillons; c'est ainsi que s'en vont la plupart de nos illusions.
Et tandis que, frère trois-points aux yeux rouges, le fourgon de queue disparaît dans la gare. Polochon reprend sa course dans le faubourg désert.
Les maisons de briques s'espacent et se rapetissent pour rendre moins brutale la transition de la ville aux champs, la route devient toute noire, cela lui apprendra à fréquenter depuis si longtemps le dépôt des machines, puis ce sont de grandes usines endormies aux allures d'école et une école qui le leur rend bien.
Plus loin, commencent les terrains vagues ; les habitants de la ville doivent croire qu'ils
appartiennent aux paysans et les paysans qu'ils dépendent de la ville.
L'autorité militaire a profité de ce malentendu pour y construire de grands bâtiments dont rinutilité se cache derrière le mystère d'interminables murs.
Enfin, voici la caserne, et ses deux blocs de plâtre semblent des jouets d'enfants oubliés là dans la nuit, depuis Noël.
Près de la route, un petit café borgne reste seul éclairé. Entouré de champs que dévaste la petite guerre quotidienne, les canons s'y succèdent, à défaut des dernières cartouches.
En passant, Polochon s'étonne de voir l'adjudant Chali attablé dans un coin avec la marchande de gâteaux du champ de manœuvre ; mais, rapidement, il s'éloigne car, au chquetis de sa baïonnette, l'adjudant, qui a l'oreille fine, a déjà tourné vers la porte vitrée des yeux inquiets que la lumière du café aveugle heureusement.
La sentinelle, indifférente, tire la sonnette et bâille en entendant venir Polochon, dont les gros souhers s'accrochent de fatigue aux caniveaux de fonte du trottoir. De l'intérieur, un autre homme de garde, tout endormi, attaque coura-
geusement à coups de clef le rat de la serrure et, comme à son ordinaire, quand tout semble désespéré, la petite porte de la grille s'ouvre d'elle-même en jurant sur ses gonds.
Le poste est éclairé bien faiblement par une lampe de cuivre dont la mèche rouge charbonne et empeste pour attirer Fattention sur son manque de pétrole. Le verre en est si noir qu'on a jugé inutile d'en conserver la partie supérieure et la flamme peut encore très bien éclairer ainsi lorsqu'elle fiie.
Le sergent Taquin forme une masse indistincte. La cravate desserrée, assis sur le banc de bois, n'osant se coucher sur la planche par crainte des punaises, il dort vautré sur la table, les bras étalés sur le registre des rentrées, qui forme coussin ; et si l'air épais du poste fait perler la sueur sur son front, Tair frais de la nuit sait fort bien lui glacer les jambes, pour compenser.
Dans le fond, couchés sur la planche, des hommes de garde se retournent, chassant mollement, dans leur sommeil, le multiple ennemi qui les dévore.
Polochon n'ose réveiller le sergent. Il contemple sans enthousiasme les pancartes menaçantes pendues au mur pour la plus grande
joie des mouches pointilleuses et l'ameublement sacro-saint du poste passé en consigne : vieilles cruches, balais sans poils, râteliers sans dents, table huileuse et autres gibiers de terrains vasfues dont la valeur mobilière est toute
conventionnelle.
Mais, brusquement, Taquin pousse un grognement, sursaute sur son banc et regarde Polochon comme un homme qui n'aurait jamais dormi de sa vie.
— Eh bien, cette permission, c'est pour demain?... Ah! bon! Polochon, c'est vous Polochon, permission de théâtre, oui, pour un enterrement. Duplex m'en a parlée c'est arrangé, vous n'êtes pas porté sortant, inutile de vous marquer; vous avez de la veine de ne pas m'avoir fait ramasser une pelle, je ne ferais pas ce petit truc-là tous les jours ; filez au trot dans votre chambre et tâchez de ne pas dire que vous êtes rentré après l'appel... Ah! j'oubliais, mon garçon, vous avez quatre crans, ordre de l'adjudant de semaine : n'a pas répondu, ce soir, à l'appel de sa corvée de pierres...