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INSOMNIES

Le dos raide, les jambes molles, Polochon, écœuré de fatigue, traverse la cour à pas lents; sa punition, sa permission, tout lui est égal, il n'a plus qu'une envie : se coucher par terre n'importe où, dans la cour, dans Tescalier, dans sa chambre.

Il n'essaye pas d'approfondir les raisons de sa punition ; il sent obscurément qu'elles doivent être justes. Tout se paye en ce monde; il est retourné au pays pendant que les autres restaient à la caserne, cela vaut bien quatre jours, car chacun sait que les journées militaires ont moins de valeur que les journées civiles. Cependant, il craint de vagues malheurs survenus pendant son absence.

L'interminable escalier profite sans aucun doute du repos nocturne pour s'étirer tout doucement de quelques étages, le mince filet de gaz qui brûle en bas suffit mal à éclairer ces fantaisies contraires au règlement et Polochon butte contre le fer de toutes les marches. Péniblement, tout en grimpante il enlève son ceinturon et retire son képi ; la tète lui tourne et sa chemise, mouillée de sueurs récentes, lui glace le dos.

Au premier étage, Polochon regrette déjà sa permission en pensant aux autres qui dorment depuis longtemps, au réveil proche de demain et il lui suffit d'atteindre le troisième palier pour se jurer à lui-même de ne plus jamais, sous aucun prétexte, retourner au pays pendant le reste de son congé.

Une odeur fade de naphtol sort du magasin d'habillement, se combinant avec le goudron des murs et l'odeur vague qui monte du plancher mouillé par de récents lavages. Mais, en ouvrant la porte de sa chambrée, Polochon sent le cœur qui lui tourne et n'ose plus avancer. L'air est tellement épais, lorsque l'on vient du dehors, tellement lourd et vicié, que l'on croirait plonger dans une huile puante qui n'a rien de commun avec l'atmosphère. Mais la

fatigue l'emporte ; Polochon retient sa respiration et ferme la porte à regret.

Guidé par un rais de lune qui traverse la grande fenêtre froide et nue, il se dirige vers son lit et, au bruit qu'il fait en heurtant sa baïonnette contre la table, Tobscurité se peuple de vagues jurons et de grognements ensommeillés.

Polochon se dirige vers son lit, mais il s'arrête découragé en le trouvant occupé; il s'est donc trompé de chambre? Non, cependant, voilà bien, près de la fenêtre, la figure, à la Vercingétorix pour marchands de vins, de Picoul le clairon et celle, toute ratatinée, de l'insociable Yvon le Breton. Polochon reconnaît son lit, c'est bien le sien, mais il est occupé.

Polochon regarde déplus près ; il ne connaît pas cette figure-là, une petite face pâle qui n'est pas celle d'un soldat, avec de minces moustaches noires et, au-dessus, accrochés au clou, un chapeau de paille et des vêtements civils.

Et comme Polochon, accablé par l'insondable fatalité, se croyant oublié, comme Rip, au bout de vingt-quatre heures^ s'assied, dégoûté delà vie, sur le banc de bois, le caporal, que ces allées et venues commencent à réveiller, l'appelle à mi-voix :

— Comment! c'est donc vous? Je croyais que

VOUS ne rentreriez qu'au réveil; votreliteslpris, mon garçon... c'est une boule qu'est arrivée tantôt, on n' savait pas où la mettre d'ici à demain ; c't' embêtant, on n'peut pourtant pas la réveiller...

Non, certes, on ne peut pourtant pas la réveiller.

Polochon, que la fatigue attendrit, regarde avec pitié le pauvre engagé à figure de pierrot, qui dort, à moitié découvert, dans son lit trop étroit, les traits crispés, la bouche inquiète, balbutiant dans son sommeil des mots sans suite.

— ... A moins que vous ne preniez le lit à Blaireau, continue le caporal à moitié endormi ; on Fa descendu à la boîte cet après-midi, rapport au major qui veut voir de quoi y retourne...

Le lit à Blaireau! mieux vaudrait la paille humide des cachots, celle-là au moins n'est pourrie que par l'eau. 11 reste bien aussi le ht de Tenon d'Attache, le merveilleux amateur, mais personne n'ose en parler.

A la fin, le caporal se réveille tout à fait et saute à bas de son lit :

— Allons, fichez-moi la paix, prenez ma paillasse et mon couvre-pieds, vous allez vous mettre parterre: ca ira bien comme ça jusqu'au réveil.

Et comme Polochon s'écroule enfin sur la mince galette prêtée parle caporal :

— A propos, ajoute celui-ci, vous savez que vous n'êtes pas exempt de marche demain matin; ordre du capitaine, réveil à trois heures pour vous comme pour les autres. Y a eu du chichi pour votre corvée de pierres; paraît que Chali vous a porté quatre jours et que l'colo a fait du pétard parce qu'on vous avait pas encore relevé de corvée. Moi, vous savez, j'vous racont' ça, j'm'en fous; on vous dira ça demain; lâchez seulement devons arranger pour être prêt; allons, roupillez, au trot, v'ià les autres qui se réveillent.

Les autres se réveillent, en effet, grognant après leur sommeil comme un chien auquel on retire un os.

Polochon s'étend sans bruit sur la paillasse, mais les dix-huit brins de paille qu'elle contient protègent mal son dos meurtri contre les rigueurs du plancher. Il enlève sa tunique, l'étalé sur lui, se met en boule, les mains sous les bras, la tête calée au creux du képi, et, tout de suite, se sent incapable de faire le moindre mouvement.

L'esprit désemparé, il essaye de faire ses comptes. Mais que la lune est claire et blanche,

ce soir! On dirait qu'il gèle sur les vitres. Quatre crans de l'adjudant de semaine!... Un homme se réveille et crache par terre... Ah! et puis le colonel qui a fait du pétard pour ses sacrées pierres... Tante Locadie, qui dort, elle aussi, en boule dans son petit coin de terre... Marche demain matin, ordre du capitaine... Et la voiture à Papoul qui roule silencieuse dans la campagne... Le drap de son képi lui entre dans l'œil, Polochon tourne un peu la tête et c'est alors le drap de sa tunique qui le gratte sous le cou... Mais, bientôt, il n'entend plus rien... Seul, un chien perdu aboie, très loin au dehors; l'engagé s'agite et rêve... Puis la voiture à Papoul repart plus monotone encore dans la nuit, le père Polochon dort tranquille devant la flamme joyeuse du foyer, les deux chats ronronnent lentement et, dans son sommeil, dans son sommeil seulement, Polochon revient au pays, son temps de service achevé.

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