PERMISSION DE THÉÂTRE
Très troublé. Polochon se hâte, d'instinct,, vers la caserne; mais, comme il passe devant THùtel de Ville, il constate avec étonnement qu'il est déjà neuf heures. Inutile maintenant de se hâter, il ne sera pas rentré pour Tappel et c'est, tout ensemble, avec ennui et contentement qu'il se souvient de sa permission de théâtre.
Certes, il est fier de pouvoir se promener en ville après rheure de l'appel; depuis son arrivée au régiment, il n'est sorti que rarement et ses courtes promenades lui ont toujours été gâtées par le souci d'être rentré à neuf heures. Aujourd'hui, il peut rester dehors jusqu'à dix heures comme les sous-ofticiers, et même plus
longtemps comme les vrais officiers. C'est même ce qui Tinquiète. Sans doute, sa permission de théâtre lui a été donnée pour aller à un enterrement, mais maintenant qu'il doit en faire usage, il ne sait trop ce que le sergent de garde dirait en le voyant rentrer avant la sortie du théâtre. A quelle heure peut-il bien finir, ce mystérieux théâtre? Sûrement après l'extinction des feux. Peut-être même reste-t-il ouvert, comme le concert Poteau, jusqu'à onze heures? Que faire en attendant?
Polochon, tout désemparé, traîne ses souliers ferrés par des rues désertes de la ville. Il sait que les gradés se méflent des hommes qui paraissent flâner et il se hâte, au hasard, sans but déterminé, croyant voir à chaque coin de maison la silhouette menaçante d'un adjudant ou d'un officier.
Des avenues qu'il n'a jamais vues que de jour, en traversant la ville avec le régiment, lui semblent toutes nouvelles maintenant qu'il les suit de nuit sur le trottoir. Les lumières qui filtrent doucement au travers des persiennes closes lui sont hostiles et la masse noire et mouvante des grands arbres peuple de fantômes la solitude des boulevards.
Polochon revient vers le centre de la ville.
Ici, emprisonnée dans ses échafaudages, comme une méchante veuve habillée de dentelles noires, la cathédrale non plus n'est pas très rassurante, mais tout de suite, derrière elle, s'ouvre la grande et lumineuse ' place Yeau-de-Lalangue. La statue du brave général Veau, gloire de la ville, en occupe le milieu. Campé sur son socle oii se lisent les noms glorieuxde Dantzick 1801 , Baba-Merlan 1834 et de M. Lagneau, principal souscripteur, le vieux soldat de bronze, qui connaît bien les besoins de ses enfants militaires, avec son épée montre à droite la gare au bout de l'avenue et de sa main gauche, large ouverte, les estaminets de la place.
Polochon sait bien, sans doute, que le geste de la main droite s'adresse aux fils de famille qui vont à Paris et l'invitation bon enfant de la main gauche, aux pauvres paysans, comme lui, que contentent les plaisirs de la garnison.
L'un après l'autre^ il regarde tous les cafés encore éclairés qui font de cette place le seul coin animé de la ville, mais c'est surtout le concert Poteau qui l'attire. Par moments, sa porte d'entrée aux vitres dépolies s'entr'ouvre pour laisser passer des consommateurs et alors on peut voir, derrière les colonnes de fonte dont
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la dernière repose sur la scène, une chanteuse en proie aux douleurs de Tenfantement qui hurle et tousse dans la fumée des pipes. 11 est certain que cette malheureuse femme étonnerait même des gens mieux avertis que Polochon, car, par suite d'une regrettable distraction, le Créateur oublia d'enfermer le hmon dont il la fit dans une solide peau humaine. Et le maillot noir qui l'enserre, malgré sa crasse, sufiit mal à remplacer cette enveloppe absente. Quant aux parties du corps que la mode des théâtres fait laisser à nu, il a bien fallu solidifier leur surface en y jetant du plâtre et de la chaux en guise de sciure de bois.
Longtemps, Polochon reste là, enivré par les chaudes boufTées d'alcool qui l'enveloppent chaque fois qu'on ouvre la porte; mais comme il n'a pas d'argent et que le vieux bonhomme de chez Poteau s'approche pour lui donner un prospectus et l'inviter à entrer, il s'éloigne à grands pas, tel un garçon très pressé.
Et comme il longe la galerie couverte que forment les vieilles maisons vermoulues de la place, il rencontre le neveu du général, Téternel permissionnaire Tenon d'Attache du Fut. Tenon d'Attache n'est qu'un soldat de seconde classe, tout comme Polochon, mais on
provoit déjà qu'il arrivera aux plus hauts grades, si toutefois Saint-Maixent se contente plus facilement que Saint-Cyr.
11 est un peu gêné de rencontrer Polochon et se croit ohligé de prendre, en sa présence, des allures mystérieuses.
— Bonsoir, bonsoir... très pressé... un rendez-vous...
Polochon, lui, commence à se sentir l'estomac vide : le repas d'enterrement est déjà un peu loin. Il se fouille. Quatre sous seulement et, rapidement, son parti est pris : un sou de cigarettes, deux sous de bière, il restera un sou de réserve; il faut se montrer prudent, on ne sait jamais ce qui peut arriver.
Résolument, Polochon se dirige vers le dernier débit encore ouvert sur la place Mais, en entrant, il constate avec étonnement que l'incomparable Tenon avait la même idée que lui. Tournant le dos, près du comptoir, c'est en hâte qu'il finit son bock, donne ses deux sous, et ne reconnaît Polochon qu'au moment de sortir.
Mais Polochon ne s'en émeut pas, il sait qu'une grande distance le sépare de Tenon d'Attache, il ne l'aime pas et ne lui en demande pas davantage.
Une fois son bock pris, une de ses deux cigarettes allumée, il semble à Polochon que la coupe des plaisirs possibles est épuisée et Méphistophélès n'aurait en lui qu'un piètre client. Le cartel du marchand de vins marque onze heures et quart pour les ivrognes, ce qui fait à peine onze heures pour les honnêtes gens; les dernières boutiques se ferment; Polochon voudrait rentrer, il dort debout, ce qui est très dangereux quand on ne tient plus sur ses jambes.
Mais, en passant devant le théâtre, il voit enfin la foule qui achève de sortir et stationne au dehors. Il y a là, surtout, des hommes qui fument leur cigarette en causant et ne semblent pas pressés de partir.
Et Polochon, qui ignore l'ingénieux mécanisme des entractes, se met à courir vers la caserne, parles rues désertes, avec la brusque peur d'être très en retard.