L^ENGAGÉ
— Allons, debout lannedans ! debout !
Le caporal, avec une feinte colère, utile à son propre réveil, tire les couvertures, bouscule les paquetages et, comme il arrive à Polochon, reprend sa paillasse sans tenir compte de l'homme qui est couché dessus.
Polochon roule sur le plancher et reste anéanti. Voilà seulement trois heures qu'il dort et son corps lui semble réduit en bouillie par la fatigue. Il aimerait mieux rester \à, se faire porter malade, aller en prison ; tout plutôt que se lever et agir.
Il essaye d'ouvrir les yeux ; la peau de sa figure se tend, mais c'est sa bouche qui s'ouvre. Il recommence en tenant la bouche fermée et,
cette fois, ses yeux se décollent, douloureusement ; il se sent un grand mal de tête. Il fait encore nuit noire ; l'homme de chambre a allumé la lampe, qui éclaire faiblement l'alignement des lits défaits et le grouillement des hommes qui se lèvent, s'habillent et s'apprêtent.
D'invisibles et prévoyantes mains ont apporté le jus qui, dans la cruche de grès, fume sur la table. Mais, comme Polochon regarde son ht, il voit l'engagé de la veille qui, tout effaré par le bruit, à moitié levé, promène autour de lui des yeux inquiets. Sa pauvre petite figure pâle, ridicule avec le chapeau de paille et les vêtements civils accrochés derrière, amuse tellement Polochon que, du coup, il ne sent plus sa fatigue, prend conscience de sa supériorité et se réveille tout à fait.
Il n'est que temps. Le caporal revient sur lui furieux.
— Eh bien ! dites donc, est-ce que vous vous fichez du monde, vous? Qu'est-ce que je vous ai dit hier soir?
Et le menaçant du doigt :
— C'est bien rare si vous ne vous faites pas boucler d'ici tantôt, vous, encore!
C'est vrai. Polochon va à la marche comme
les autres et, tout aussitôt, il s'effare : ses aflaires ne sont pas prêtes, rien n'est astiqué dans son paquetage ; il n'avait pas prévu ce brusque changement dans sa position et croyait n'avoir à faire, comme à l'ordinaire, que sa corvée de pierres.
Et comme il se précipite vers son paquetage, Madeline, un bleu comme lui, le devance et, triomphalement, sans desserrer les dents, lui tend ses cuirs fraîchement astiqués. Puis, heureux de la bonne surprise de Polochon, il dit seulement :
— T'as de la veine pour ton fourbi que j'étais là hier, que j'ai entendu que tu n'étais pas exempt de marche. Tu parles que tu n'y coupes pas d'une tournée !
Polochon, rassuré, étale son équipement sur son lit, où l'engagé reste pétrifié par la crainte. A la fin, cependant, celui-ci se décide à parler.
— C'est votre lit, sans doute, que j'ai pris; j'en suis bien fâché; vous m'excuserez; on m'a dit de me mettre là, hier; mais, si je vous gêne, je vais me lever.
— C'est bon, c'est bon, ma vieille boule! fait Polochon paternel; reste là jusqu'au réveil, t'as rtemps d'te lever; plus que mille quatre cent cinquante-neuf demain matin !
— Je ne vais pas à la marche avec vous, n'est-ce pas?
A cette question, Polochon suspend le savant enroulement d'une courroie de sac et, après un instant de stupéfaction, éclate de rire.
— Non, mais mon vieux, t'es pas louf ? Non, alors quoi? en marche avec ton paillasson, et puis, quand même, tu serais mort dans la voiture, pas seulement passé les faubourgs au pas accéléré! Ah! bien^ maboule, t'a Ttemps d'aller en marche; et puis, les manœuvres, on en reparlera quand j'te laisserai au port d'armes.
— Il n'a pas l'air très commode, le caporal? dit encore l'engagé pour se mettre bien avec Polochon.
Polochon ne répond pas, il cligne seulement les yeux, hausse les épaules et continue à monter son sac, son fusil et ses paquets d'inutiiles cartouches, sur la poitrine et les jambes de l'engagé avec une suprême indifférence.
Mais déjà, à l'annonce que la boule parle d'aller en marche, les premiers prêts entourent le lit, comme par hasard, et petit à petit, interpellent l'engagé d'abord avec dédain puis avec une fausse colère, pleine au fond de pitié, pour respecter les usages.
— Eh bien! paraît qu'y a encore des gens
qui se plaisent ici; faut pas qu'y s'épatent; c'est comme ça tous les jours en attendant les manœuvres. — Y en a qui n'ont pas fini d'en baver des ronds d'sciiako et qu'on laissera l'arme au pied quand on se fera la fuite, et vivement. — Faut croire que le l'four était plus très solide chez eux; mais ils l'auront leur boule, faut pas pleurer après, et puis l'jus l'matin. — Faut tout de même avoir tué père et mère pour venir se vendre comme ça. — Qu'est-ce que tu veux, y en a qui la crèvent chez eux quand y a plus d'plàtre à décharger su' i'canal. — C'est égal, c'est bien rare si on n'devrait pas leur faire faire sept ans à ces vendus-là, ça les dresserait...
Tous hochent la tête avec des sous-entendus mystérieux et terribles. Au fond^ chacun est enchanté de cette nouvelle arrivée, c'est une date qui les rapproche de la fin et leur nombre de jours à tirer semble peu de chose maintenant auprès de cet énorme calendrier vivant qu'ils ont à côté d'eux. Polochon^ lui aussi, est content : le prêt fortuit de son lit fait de l'engagé son protégé, et puis il n'est plus aussi bleu maintenant qu'il y a dans la chambre un plus bas matricule que le sien.
Mais le caporal intervient encore :
— Voulez-vous filer de là, bon Dieu ! C'est insensé à la fin, vous ne pouvez pas laisser cette boule-là tranquille? Ça le regarde après tout si y la crève. Y n's'ra pas long- à en savoir autant que vous.
Il n'acbève pas; déjà un coup de sifflet retentit dans le couloir et le sergent bondit dans la chambrée comme un dompteur bravant des animaux féroces.
— En bas ! en bas ! Eh bien quoi, en v'ià une chambre encore, toujours les derniers alors? Quelle purée d'escouade! Il est frais le caporal? Tâchez de me faire ramasser une pelle, vous verrez ce que vous prendrez pour vous.
La lampe s'éteint, et, par les fenêtres ouvertes, le petit jour blafard apparaît au dehors.
En un clin d'œil, les lits se plient, la table, le balai, la cruche se rangent d'eux-mêmes; les hommes bouclent leurs sacs^ complètent le savant enchevêtrement des bretelles, du ceinturon, du bidon et de la musette, relèvent les pans de leur capote et la poussière vole encore dans la chambre, sous l'arrosage insuffisant, qu'un cliquetis de sabre se rapproche.
L'adjudant entre en coup de vent :
— Eh bien! qu'est-ce qu'y a? En bas! Vous êtes fous ou sourds? Ca commence à être embê-
tant à la lin, toujours la même section ! Je connais un sergent qui fera bien de faire attention à lui!
La dégringolade s'achève à peine dans les escaliers que l'appel commence dans la cour, suivi d'un long silence. L'horloge sonne enfin lentement ses quatre coups. Aussitôt, des commandements éclatent, se succèdent plus brefs par compagnie, se répercutent par sections, suivis du bruit sourd des mouvements d'ensemble et des premiers pas lourdement accentués; puis plus loin, près du poste, d'autres commandements qu'on n'entend presque plus, et tout se tait : le régiment est déjà parti.
Resté seul dans la chambre déserte, dans le courant d'air glacé des fenêtres et des portes abandonnées, rensraofé fourre sa tète sous ses draps de grosse toile; et réfugié dans ce lit qui ne lui appartient pas, blotti loin du monde dans l'inconsciente et silencieuse bonté des choses, nerveusement, sans bien savoir pourquoi, il se met à sangloter.