EN MARCHE
Produit bâtard d'un long boa gris-bleu et d'un hérisson à ventre rouge, le régiment serpente entre les maisons de la ville. Sa tète pointue, aux dents en forme de hache, surgit déjà dans la campagne ; et puis, derrière les sapeurs, c'est le gosier sonore de la musique, l'œil doré du colonel et, enfin, la suite interminable et hérissée des vertèbres, terminée par la queue noire et néghgée des cantines.
La ville, allégée du poids d'un millier d'hommes, se rendort profondément.
Déjà, dans son silencieux et matinal trajet par les rues désertes, le régiment a remporté quelques succès. L'employé d'octroi a salué le drapeau, soigneusement roulé dans le fourreau
du parapluie de Tescouade. Il vénère en lui le glorieux symbole des hiérarchies mystérieuses auxquelles il doit sa place et la parcelle de pouvoir despotique qui y est attachée. Plus loin, quelques enfants de verriers, à moitié nus, ont suivi longtemps la musique avec la foi mystique de jeunes sauvages ; mais la musique n'a pas joué pour ne pas réveiller les vieilles dames de la ville qui, l'hiver, donnent des bals aux officiers, et les petits verriers, quelque peu désillusionnés, s'en sont retournés vers le ruisseau faire des dessins dans la boue avec leurs pieds nus. Quant aux ouvriers plus âgés, l'expérience leur a sans doute appris que lorsque les régiments s'en vont, ce n'est jamais pour toujours, et ce départ ne les inquiète guère.
Le colonel, jugeant que l'honneur est sauf, fait un signe et le commandement se répercute tout au long de la chenille.
— Pas de route... l'arme à la bretelle.
Aussitôt, le régiment rentre ses piques menaçantes et, n'ayant plus besoin de se raidir contre le danger, se laisse aller à la mollesse. Les conversations commencent, les rangs deviennent flottants et, au lieu du bel accord de tout à l'heure, les têtes ondulent comme les marteaux d'un piano.
Polochon sent les courroies de son sac qui lui coupent les épaules, il essaie bien de les desserrer en marchant, mais le sac trop bas lui meurtrit le dos et, comme il le remonte d'un haussement brusque des épaules, l'anse de la gamelle lui donne un bon coup de marteau dans la tête. Polochon, vaincu, n'essaye plus de lutter; à moitié étourdi par le choc et par la fatigue, il marche sans pensera rien, les pouces accrochés aux bretelles de ses cartouchières, regardant machinalement le dos de l'homme qui le précède. La fraîcheur matinale disparaît peu à peu sous la tiède haleine des champs, et c'est à peine si Polochon, engourdi par la chaleur qui monte lentement avec la lumière, prend conscience de Tendroit où il se trouve.
Les pipes s'allument, les conversations s'animent et les chansons commencent, d'abord timides et éraillées, puis de plus en plus nettes et générales. Il n'y faut pas chercher trace de prosodie ni de méthode musicale. Tout s'efface devant les nécessités de la marche. Dès l'instant qu'une chanson s'accorde à la cadence du pas et à l'essoufflement des voix, il importe peu qu'elle n'ait même aucun sens. Une surtout remplit toutes les conditions désirables de nullité : il suffit d'en changer un seul mot et, tout
aussitôt, surgit un nouveau couplet. L'escouade de Polochon la placée en tête de son répertoire et, pour elle, il n'est point d'abstentions :
Ce gringalet!
Ce gen-til p'tit bonho-o-me
Il ôt' son gilet Et le port' au prud'ho-o-me Et au prud'ho-m' où il allait [bis)
Saut' sau-te Gringalet, ) , .^
Par la fenêt' du jardinier [bis). )
Ce pauvre et monotone Gringalet laisse une partie de son équipement à chaque borne du chemin. Tantôt il ôt' son ceinturon, tantôt il ô-te son képi et il est sur le point de rester nu comme un ver lorsqu'un bienheureux coup de sifflet retentit.
Polochon, toujours endormi, bute contre l'homme qui est devant lui et se réveille.
— Halte!... flanc droit... oite... lignement. .. fixe... sceaux... sacs terre... et tout le monde s'écroule sur le talus de la route, tandis que les officiers causent et baillent par groupes sur le chemin, de l'autre côté des faisceaux.
Polochon s'étonne d'être encore dans les champs comme hier à pareille heure, mais aujourd'hui, la caserne est avec lui et tout lui paraît changé. Au village, personne ne semblait penser au métier militaire, personne ne lui en
parlait; ici, la campagne est inconnue et personne ne lui parle de sa permission. Il voudrait bien, toutefois, avoir quelques détails sur ses fameux quatre jours, mais il n'ose en demander. Au surplus, il croit voir qu'on lui fait grise mine pour sa permission, comme on lui en a voulu pour sa corvée de pierres, et sa réapparition dans le rang ne parvient peut-être pas encore à lui faire pardonner son long fricot.
Après la pause, le régiment se réveille un peu aux rayons du soleil; la sueur échauffe les idées et les chansons deviennent plus variées. Ce sont d'abord des couplets patriotiques :
Puisque le roi du Dahomey Ose menacer nos frontières, Rapidement il faut former Un bataillon d'amazones guerrières !
Femmes de France, apprêtez-vous A défendre la République !
Quittez enfants, quittez époux, Il faut partir pour la terre d'Afrique.
Et, si curieuses que soient les conséquences de cette intervention :
Elles rapporteront dans leur sein
De la grain' de Kroumir en France ! !
Ou bien encore avec quelques dizaines de pieds en plus, pour mieux marcher sans doute :
Ah! qu' les godillots sont lourds dans 1' sac. Ah! qu' les godillots sont lourds I
Mais comme le soleil monte toujours et que le régiment s'engage sur l'interminable et poussiéreuse voie romaine, l'enthousiasme patriotique diminue. Le bataillon de tête soulève une telle poussière, que les yeux se collent sous un masque de sable, il faut marcher pendant des kilomètres en se sentant les coudes, en entr'ouvrant un œil de temps à autre et les langues deviennent tellement pâteuses que, seules, des chansons très légères peuvent encore se mâcher avec de la poussière qui sent le vieux cuir. Ce qui justifie pleinement l'apparition prévue de :
Meunier... meunier, tu es cocu, et de :
C'était un grenadier Qui revenait de Flandre.
même si :
Un' dam' de charité
L' fit monter dans sa chambre.
Dieu sait pourquoi? mais...
Tambour trallala tambour trallala. Ah !
Ce n'est pas la barbe qui fait le soldat!