‹ PolochonChapitre 14 sur 54 · L'OEIL DU MAITRE · texte numérisé non relu

L'OEIL DU MAITRE

Maintenant que la manœuvre est terminée, de toutes parts se révèlent des troupes que l'on n'avait point soupçonnées. Pour la première fois, l'on sent que le général a bien fait les choses; il ne s'agissait plus d'une pauvre petite marche ordinaire, mais bien d'une exceptionnelle manœuvre d'ensemble à laquelle ont été conviés, sans que personne ne s'en doutât jusqu'au dernier instant, les éléments les plus admirables et les plus inconnus de la garnison.

Il y avait là les chasseurs du dépôt des Hautes-Tombes, les dragons du faubourg Potiron et même, on le sut plus tard, des aérostiers traînant sur le sol les vestiges d'une montgolfière à air chaud, don, disait-on, de Napoléon

à sa cousine Ernestine qui avait habité la garnison.

Un à un, tous ces détachements vont prendre leurs cantonnements pour la grand'halte, et ce sont, au hasard des sentiers, des exclamations joyeuses, des reconnaissances inattendues, une véritable fête que personne ne pouvait prévoir.

A vrai dire, il arrive à chaque instant de nouveaux détachements qui s'étaient perdus et n'ont point pris part à la manœuvre, mais l'intention y était, et Ton ne saurait véritablement se montrer trop exigeant pour des exercices, somme toute de fantaisie et très exceptionnels, puisqu'ils se font en dehors de la cour de la caserne.

Quant aux hommes, ils se sentent tout ragaillardis par tant d'événements imprévus, et c'est avec une certaine fierté qu'ils se rendent compte du rôle important qu'ils viennent de jouer. Polochon, lui, n'en revient pas; pour la première fois, il a compris que des forces infiniment supérieures le dirigeaient, que de hautes intellectualités le faisaient mouvoir vers un but admirable autant qu'inconnu. Tout à l'heure encore, tandis qu'il restait étendu dans la position du tireur couché, c'est-à-dire sur le dos, son fusil à côté de lui, la figure au frais contre

des feuilles de betterave, il a entendu le souslieutenant,- très récent Saint-Cyrien qui, enthousiasmé par la manœuvre et sortant de son mutisme habituel, s'était écrié en considérant l'artillerie figurée qui occupait les mamelons environnants :

— En temps de guerre, tout le monde ici serait tué depuis longtemps.

Polochon est très fier d'avoir échappé à un pareil danger, et c'est à peine si, dans son enthousiasme, il se ressent encore des fatigues de la nuit.

Et puis, il faut bien le dire, le spectacle est devenu très impressionnant. Le régiment est allé plus loin que de coutume, il a franchi le cercle mystérieux qui semblait limiter ses habituels déplacements et il s'est avancé vers des plaines inconnues que domine l'infini moutonnement de collines arides.

On se croirait transporté dans un paysage lunaire sans maisons, sans arbres, sans points de repère permettant d'évaluer la distance, et l'on ne sait plus au juste, dans ces landes imprécises, si l'on est dans les nuages, au faîte de hautes montagnes ou parmi d'insigniQants ravins en plein désert.

Au surplus, le pays tout entier paraît spéciale-

ment construit en vue d'événements militaires, il réalise merveilleusement ces vieilles estampes qui nous montrent de mornes paysages dénudés sur lesquels ont pris position les troupes ennemies. On croit distinguer de petits moulins dans la plaine qu'auréolent de blancs panaches de fumée, des crêtes réservées aux canons et d'immenses glacis en pente douce Sur lesquels caracolent des chevaux et où montent à l'assaut en rigides alignements des régiments entiers conduits par des généraux tricolores.

A défaut de La Marseillaise, l'air de Samhre-et'Meuse éclate,, noble et désespéré, plus bas dans la vallée, évocateur d'armées innombrables défilant vers la mort, toujours renouvelées, tandis que, plus loin, vers Tinfini très bleu des collines éloignées, le jappement lugubre d'un chien se fait clair et distinct à une distance que personne ne saurait évaluer.

Petit à petit, couché sur Therbe, tandis que, par rafales, lui arrive Tacre fumée des fourneaux de campagne, Polochon se prend à rêver obscurément, il comprend qu'il fait partie d'une force immens^e qui l'enserre, l'enveloppe et le dépasse dans l'espace comme dans le temps. Il n'est plus seul, il se sent appuyé par une Histoire obscure et monstrueuse, par d'in-

nombrables exemples, par de multiples précédents qui dirigent ses moindres actes et dégagent toujours plus sa propre responsabilité... Mais, brusquement, un appel coupe court à ces trop vastes réflexions et le rejette dans la réalité.

— Polocbon, au trot...

C'est la voix de l'adjudant.

D'un bond. Polochon est sur ses pieds, brossant hâtivement la terre qui s'est amassée dans les replis de sa capote, essuyant maladroitement la glaise que ramassèrent tout à l'heure son ceinturon et sa cartouchière en couchant avec les betteraves.

— Allons, voyons, qu'est-ce que vous attendez ?

Un groupe est là, l'adjudant, le chef, et, plus loin, le colonel qui regarde avec une longue- vue, dans les nuages, quelque chose qui n'existe pas, tandis que le capitaine et le lieutenant, respectueusement arrêtés à quelques pas, semblent attendre anxieusement de nouveaux ordres pour les mouvements du zodiaque.

Polochon ne sait vers qui se rendre, mais un brusque mot de l'adjudant le remet dans le droit chemin :

— Allez vite, c'est le capitaine qui vous de-

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mande. Tâchez moyen de ne rien dire pour voire permission.

S'agit'il de la corvée de pierres du colonel? S'agit-il de son absence ? Polochon ne sait plus ; il ne voit plus qu'une chose : le capitaine qui, lentement, se tourne vers lui et semble l'inspecter des pieds à la tète à la façon d'un anthropophage qui escompte un prochain repas.

Polochon s'apprôte à répondre, mais il paraît que ce n'est pas encore ça. Le colonel s'est brusquement retourné : c'est évidemment lui qui l'a fait demander.

Chali reste à quelques pas, suivi du sergentmajor anxieux.

Enfin, le colonel daigne parler très lentement.

— L'homme puni? Oui? Alors, c'est vous? C'est comme ça que vous vous dispensez des missions qui vous sont confiées par moi, sans autorisation? Stupide, du reste, d'avoir fait continuer cette corvée, stupide vous entendez, adjudant, et vous aussi, sergent-major ?

Polochon perd un peu la tète.

— Mon colonel, c'est rapport à ma tante Léocadie qu'est morte hier, alors j'avais cru comme ça pouvoir demander une permission au chef.

Chali devient blême; s'il le pouvait, il enfon-

cerait volontiers quelques épingles dans le cerveau de Polochon pour obtenir son silence immédiat.

Mais déjà le chef qui veille s'est interposé :

— Mon colonel, sans vouloir excuser la faute impardonnable de cet homme, je crois devoir vous dire que, s'il s'est absenté pour sa corvée, c'est au reçu d'un télégramme qui lui annonçait le décès d'une de ses parentes, et le chagrin lui ayant fait oublier son devoir, il s'est permis d'abandonner sa corvée de pierres pour venir au bureau me demander d'intercéder pour lui. C'est pendant ce temps que l'appel a été fait et qu'il ne s'est point trouvé là...

Mais déjà le colonel s'emballe.

— Ah ! par exemple ! ça, c'est encore plus fort! Qu'est-ce que vous venez m'ennuyer depuis hier, avec cette affaire-là? D'abord, pourquoi n'avez-vous point établi de permission pour cet homme? Je l'ai dit cent et mille fois. Je ne refuse jamais d'autoriser un de mes hommes à aller voir des civils de sa famille, et même vous m'entendez, à plus forte raison lorsqu'ils sont morts. Vous allez m'enlever immédiatement la punition de cet homme-là et, en rentrant au quartier, vous me le ferez filer tout de suite pour l'enterrement de sa tante. J'ai

dit! vous entendez, capitaine?... Et qu'on ne me rompe plus les oreilles avec de pareilles stupidités.

Nonchalamment, il reprend sa longue-vue et se remet à inspecter le petit nuage blanc qui ressemblait tout à Theure à une chèvre et qui, maintenant, a pris la forme d'un long crocodile qui, lui au moins, s'en va en pleurant vers l'Est.

Le lieutenant et le capitaine, comprenant fort bien que c'est à eux que tout cela s'adresse, n'ont pas bougé. Ils font ceux qui ont à peine entendu. Un simple signe à l'adjudant, menaçant comme la foudre et qui se ramitie en tombant sur les grades inférieurs, et c'est tout.

Très troublé, tandis que le colonel lui tourne le dos, Polochon se livre à toute une série d'exercices réglementaires, à des demi-tours, à dis marches en avant, en arrière, à des par le flanc droit, par le flanc gauche admirablement exécutés, qui le ramènent vers les faisceaux. Là, il ne se sent plus strictement obligé de continuer sa manœuvre et il se contente de s'asseoir, complètement ahuri, sur le revers du talus, sous les regards stupéfaits des soldats qui l'entourent.

Mais d'un bond l'adjudant est près de lui, il

a l'air d'un homme qui l'a échappé heile et qui, somme toute^ est content d'en être quitte à si bon compte. Seulement, après un pareil danger, il ne s'agit plus de plaisanter et ses instructions deviennent précises et sévères.

— Vous avez entendu, n'est-ce pas, Polochon? pas la moindre blague, vous savez, ou je vous boucle sans pitié. En rentrant, vous allez me faire le plaisir de filer au galop enterrer votre tante, comme vous voudrez. Et puis, Nom de Dieu! qu'on n'entende plus parler de vous avant demain matin, et qu'on ne vous rencontre pas dans les rues, vous savez; le colonel voit tout; je ne vous le dirai pas deux fois.

Et comme Polochon, après son utile permission de théâtre pour l'enterrement de tante Léocadie, semble tout désorienté par cette inutile permission d'enterrement qui lui tombe du ciel, le sergent-major, voyant son inquiétude, lui frappe familièrement sur l'épaule :

— Voyons! voyons!... Vous affolez pas!... Votre permission d'enterrement ce soir?... Eh bien! quoi, c'est pas compliqué... Disparais-

■ sez!... Tenez, moi, à votre place... Allez donc au théâtre !

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