‹ PolochonChapitre 15 sur 54 · NUIT D'ÉTOILES · texte numérisé non relu

NUIT D'ÉTOILES

Tout d'abord, l'ombre semblait, ce soir, épargner la mer.

L'eau était si claire, si lumineuse, que la nuit n'était plus très sûre d'en pouvoir triompher; elle aimait mieux faire semblant de l'oublier. Puis, elle a eu des remords : cela ferait scandale; elle va chercher un petit brouillard de renfort, et maintenant, sûre de ses droits, victorieuse gardienne de ces vagues qu'elle endort, la nuit s'étend silencieusement sur la terre et sur l'eau.

Le brouillard, discrètement, ramasse ses loques et va se coucher dans les champs : il sait que l'on n'a plus besoin de lui.

Les étoiles, timidement, une à une, comme

des vers luisants, n'entendant plus rien, se mettent à briller. Pas un bruit sur la grève. Les gens sont blottis dans leurs maisons bien closes, comme des escargots .

Seul, un chat passe tranquillement sur des bois et les remue.

Une lanterne rouge brille doucement au haut d'une tour. Sans doute, ce doit être un photographe qui travaille ? Mais quelle utilité d'aller s'installer en l'air au bout de la jetée? Pour être plus tranquille peut-être?

Après tout, j'y pense, c'est le phare tout bonnement.

Deux femmes — naturellement — passent en chuchotant.

Une grosse phalène se cogne aux vitres, entre, se fait lourde et tombe.

Puis le silence devient plus profond encore.

Cependant, voici que, dans la campagne, se précise le bruit disloqué d'une carriole. Elle semble rouler, tout là-bas, sur des tas de noix.

Le battement égal du cheval se rapproche. Au pas — ça monte. Puis au trot — ça descend.

On entend la toux de l'homme très près et le bruit clair des fers heurtant les pierres. Voici même une étincelle : il faut bien s'éclairer un peu, à cause des gendarmes !

11 est là maintenant. Les roues font, sur le gravier, un bruit de brouette : tout grince et s'arrête.

L'homme saute sur le sol sonore, tire le cheval par la bride et heurte. La grande porte oscille et s'ouvre, le cheval bute au seuil, puis tout s'enfonce sous le porche qui résonne en voyant entrer les roues.

Une femme se hâte avec une lanterne dont l'ombre allongée danse au long des murs. Quelques paroles échangées à la hâte, puis le silence retombe lourdement comme un éteiffnoir.

Le phare est plus rouge, plus sec et plus petit.

Sur le sable, des centaines de barques tachent de leurs masses sombres la grève immense aux reflets d'étain. Elles sont rangées vers le village, comme les rayons d'une roue.

Plus près se dressent, vers le ciel, les maigres carcasses de bateaux que l'on construit. On

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dirait d'énormes poissons échoués là d'aventure et qu'un peuple de fourmis ronge patiemment depuis des semaines. Jl ne reste déjà plus que les arêtes; mais le repas est sans doute fini pour aujourd'hui, car rien ne bouge aux alentours.

Au large, les bateaux commencent à pêcher. D'abord on ne voit à l'horizon qu'un petit œil clignotant, placé on ne sait où, sur la mer ou dans le ciel. Puis la lumière se balance, se reflète, se dédouble et remonte. Peu à peu les lanternes s'allument sur toutes les barques et la mer se couvre de feux follets.

Les étoiles sont au grand complet et la Lune les passe en revue. Les unes se tiennent à l'écart, d'autres se réunissent par groupes. Le plus grand nombre préfère la Voie lactée et s'y presse comme des fourmis.

Elles aussi semblent pêcher. Que peuventelles bien prendre dans les mers du ciel? Tiens! un poisson. Mais, agile, il s'est déjà glissé entre les barques. Tiens, un autre, puis un autre. Cours après ! ce sont des étoiles filantes.

Une porte grince, un filet de lumière s'é-

chappe sur la route, on entend le pas sonore et décidé d'un homme qui va vers une grange voisine, puis un bruit de loquet, un remue-ménage intérieur dans une étable bien close. La voix orpave d'un chien résonne sous la voûte immense du ciel. Puis, plus rien.

Un clapotis de sabots; encore !

La mer semble plus grande, le village plus petit.

Il fait froid, il est tard.

Les dernières lumières ont fermé leurs yeux jaunes; les dernières portes sont closes.

Le phare reste seul dehors et veille sur les hommes.

Entin le coq se lève, brosse ses habits, astique son clairon et descend au corps de garde.

Comme l'Empereur qu'il vénère, il n'aime point les idéologues. Il méprise et déteste cette nuit qu'il ne comprend pas.

Et, sentinelle vigilante, confiant en la victoire du Soleil, brutal et guerrier, il commence à guetter, par delà les collines, l'aube hésitante et lointaine du Maître des mondes.

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