SILHOUETTES NOCTURNES
Neuf heures dans la salle basse de l'auberge...
On croirait visiter pieusement un champ de bataille. Partout, des morts. Les lampes sont baissées. Comme des loques, deux bonnes dorment les poings dans les yeux, accrochées aux bandes du billard. Affalée sur une chaise, la patronne reste hébétée comme un fumeur d'opium. Son mari, emmitouflé dégraisse, regarde fixement deux hippocampes qui, dans un bocal, semblent désespérément chercher leurs corps de chevaux absents. Ils pourraient peut-être s'entendre avec des centaures, mais allez donc leur faire entendre raison. Des poissons rouges, dans un bocal d'eau potable, regardent, en
PAYSAGES ANIMÉS ' 12o
riant, ces deux misérables que l'on a mis sans doute dans l'eau salée pour les conserver.
Au dehors, des femmes, avec leurs châles noirs et leurs coiffes blanches, se promènent en se donnant le bras. Toute l'année, elles restent là, inactives, attendant les hommes, qui sont à Terre-Neuve.
Et, cemme elles ne peuvent rester éternellement au bout de la jetée une main au-dessus des yeux, balayées par la tempête, pour faire plaisir à quelques milliers de peintres, elles jacassent comme des pies.
Il fait nuit noire. Tout d'abord ma fenêtre semble suspendue au miheu de l'ombre, je crois voir un gouffre sans fond où tout s'est englouti, puis enfin les choses n'ont plus peur, elles sortent une à une de la brume et maintenant je puis les contempler.
Dans le brouillard léger qui monte de la mer, on dislingue à peine les limites de ce petit monde : à droite, la ligne noire de la cote; à gauche, celle plus grise de la jetée.
Rien ne bouge aux alentours.
Seul, un grillon, perdu dans un tas de bois,
fait entendre sa voix. Il doit sûrement se bâtir une maison avec de solides pierres de taille, car je l'entends qui les monte avec son cric.
Mais pourquoi faire tant d'étages? Voilà bien une heure qu'il tourne sa manivelle, clic, clic, clic, clic, clic, clic, clic, clic...
Mon Dieu! que c'est haut! La pierre n'arrivera donc jamais? Ce ne sont pourtant pas les maisons les plus élevées qui sont les plus jolies. A mon avis, un petit hôtel à un étage... pour un grillon... j'aurais cru... Mais après tout, c'est son affaire.
Un silence profond monte de la grève et endort le village.
Peut-être va-t-on jouer du Wagner?
Puis des voix calmes, très près, le bruit de souhers ferrés, une voix plus mâle et enfin des sabots qui s'en vont clopinant.
Vers la mer un feu brille par moments dans une invisible barque, puis s'éteint.
Le silence se fait plus complet.
Seul, le grillon travaille, sans doute à la lumière : il y a tant de vers luisants sans ou-
Dépèche-toi, dépeche-toi, tu n'auras jamais tini ta villa pour la saison. Et si tu loges chez les autres, on te prendra pour un cri-cri.
A gauche, le feu rouge foncé du phare se reflète dans la brume et sa lumière est si douce, si ouatée, que dans cette calme soirée d'été on dirait une scène d'intérieur.
Une persienne s'écarte en claquant, un jet de lumière s'élance dans le feuillage des arbres et demeure encore un instant sur la route, s'irisantdans la brume qui devient plus épaisse.
Puis, tout se tait, s'éteint, se clôt. On n'entend plus rien, sauf ce damné grillon qui monte une seconde pierre et à lui seul dérange toute la nature. Les entrepreneurs de travaux publics ne respectent rien.
Oh! c'était sur; dès l'instant que l'un commence, les autres ne se gênent plus : brusquement deux chats s'étranglent, puis honteux du bruit qu'ils font, se taisent subitement.
On entend une toux au loin.
Derrière la jetée une invisible lumière laisse un halo de ouate blanche.
Maintenant le brouillard tombe et, comme il mouille petit à petit les maisons, le phare en
profite pour se refléter doucement sur les toits d'ardoise.
Enfin, l'infatigable constructeur se tait : il sait qu'il ne faut jamais bâtir par la pluie.