A LA MER
Un homme à la mer I un autre, puis un autre ! Des familles entières à la mer!
Lugubrement, sur le vaisseau de la « Ville de Paris », ce cri sinistre retentit et, n'écoutant que leurcourage, de hardis sauveteurs s'élancent dans les trains ou sur leurs autos pour voler à leur secours.
Mais, hélas! il est déjà trop tard.
Sur la plage, le spectacle est lamentable : des familles qui vivaient, il y a quelques jours encore dans l'abondance et dans le luxe, en sont aujourd'hui réduites à la plus poignante de
toutes les misères, et ce n'est point sans essuyer une larme furtive que nous les contemplons.
Ici^ le célèbre banquier Thuridès, hier milliardaire, à peine vêtu de loques sordides, cherche avidement sa vie dans les rochers. Avec des peines inouïes, lorsqu'il parvient à capturer quelque proie immonde, les yeux brillants, il se retourne vers ses enfants qui le suivent tristement et, dans un geste de triomphe, rélève au-dessus de sa tête.
— Un crabe! un crabe! Nous aurons un crabe pour ce soir!
Toute la famille alors, retombée à l'état sauvage, bien au-dessous de la brute, se met à pousser des cris inarticulés, à danser, à trépigner de joie; les uns pleurent, les autres s'embrassent. Ce ne sont plus que des sauvages, mais hélas! la faim excuse tout.
Plus loin, les choses ne vont guère mieux : la belle Mme Bâton de Chaise, qui, jadis, exigeait des bains de lait, se baigne aujourd'hui, avec joie, dans une eau vaseuse où se déversent, par un égout, les eaux sales du Grand-Hôtel. Et, lorsqu'une vague lui apporte quelque vieille boîte à sardines, sa joie ne connaît plus de bornes. Que de douloureuses étapes elle a dû franchir pour en arriver là.
Sous de misérables tentes de toile retenues par des cailloux commecelles des bohémiens, des femmes, jadis jolies, raccommodent d'informes Vêtements, attendant, atfamées, leurs maris qui ne reviennent toujours pas delà pêche.
A quelques pas de là, un industriel amuse ces malheureux avec des jouets d'enfants, comme on le ferait pour des sauvages, et, consterné, je reconnais d'anciens propriétaires habitués de nos hippodromes, qui se contentent aujourd'hui de petits chevaux en zinc, et trépignent de joie en les voyant tourner.
L'heure du bain.
Des familles chargées d'enfants descendent vers la mer pour noyer sans doute les plus laids.
De fait, aussitôt^ on les plonge dans l'eau, on essaie de les étourdir, de les asphyxier, de les assommer sous les vagues ; mais les pauvres petits ,se débattent et crient. La foule, muette d'horreur, reste impuissante sur le bord et contemple avec angoisse ce répugnant spectacle.
A la fin, les parents affolés, écœurés euxmêmes par leur sinistre besogne, y renoncent et, ruisselants deau, hagards, remontent vers les huttes en portant leurs victimes.
Je ne dirai pas à quoi ressemble la vieille Anglaise en jaune écrasée sur les galets.
Une famille d'hippopotames écroulée sur le sable regarde la mer qui lui crache sur les pieds... et elle ose le lui rendre.
Les poteaux des bains avec de petits drapeaux indiquent aux navigateurs le chemin du rocher artificiel construit par le gérant du casino.
Quelques enfants ont oublié leurs toupies dans la mer; à moins que ce ne soient des bouées.
Enfin, rheure des ablutions. Une bande d'Arabes vêtus de burnous blancs se précipite en fantasia vers la mer.
D'autres, en caleçon, descendent lentement jusqu'au bord de l'eau et, au moment de quitter la terre de France, serrent la main et disent adieu à leurs amis.
De faibles nageurs, agenouillés sur le fond, nagent durant des heures à la même place sans fatigue apparente, et le mouvement régulier de leurs bras émerveille la galerie.
Le choléra, la femme à barbe, trois hommesboîtes mal peints, le Marron d'Inde et la Mère fouettard : ce sont d'honorables commerçants de Paris qui vont au Casino.
Les tètes des nageurs poussent sur la mer comme des champignons. Certains sont tonsurés, les messieurs les fournissent; il y en a de vénéneux, ce sont les bonnets rouges des baigneuses.
Honneur aux dames !
Triomphalement, des noyés vivants sortent
de l'eau. Maintenant, pour se nettoyer, ils n'ont plus qu'à aller prendre un bain.
Le beau monsieur fait son effet de torse.
La femme à barbe repasse en costume de bain. Comme les anthropophages n'en ont pas voulu, elle va tenter les requins.
Tiens, une araig-née de mer qui monte sur la plage ; non, c'est un petit chien.
Le timide jeune homme joue à se tordre les pieds sur les galets, pour amuser ces demoiselles.
Enfin, la marée descend; on se décide à vider la baignoire, il n'était que temps : depuis des siècles, Teau finissait par être sale.