‹ PolochonChapitre 20 sur 54 · L^ÉTRANGE VOYAGE · texte numérisé non relu

L^ÉTRANGE VOYAGE

Assis près de mon étroite fenêtre', je vis passer successivement deux hommes couverts de suie, un prêtre accompagné de deux Anglaises, un paysan fumant sa pipe, trois jeunes filles qui ôtaient leur corset, puis des officiers, une vieille dame couchée sur des coussins, un jeune homme qui déjeunait, puis encore une foule d'autres personnes qui, dès lors, passèrent trop vite pour qu'il me fût possible de les bien distinguer. Puis, brusquement, plus rien.

Le train où je me trouvais se mit en route à son tour, et je compris qu'un autre train venant en sens inverse et bondé de vovaoreurs venait de quitter la station.

A vrai dire, je ne me sentais pas très rassuré et Tétrangeté d'un tel spectacle n'était pas sans m'impressionner quelque peu. Ne voyageant, depuis des années, qu'en automobile, je m'étais décidé, par pure curiosité, à tenter un voyage en chemin de fer pour connaître enfin, autrement que par ouï-dire, ce mode étrange de locomotion.

Comme but de cette excursion, je m'étais fixé une petite station balnéaire des bords de la Manche, des plus fréquentées en été, mais en ce mois d'octobre, définitivement abandonnée par tous les Parisiens.

Existait-elle réellement en dehors de la saison? Quelle pouvait être au juste sa vie lorsqu'elle se trouvait séparée de tout pays civilisé par le mauvais temps? Ce mystère, je l'avoue, m'intriguait au plus haut point.

Seul, depuis Paris, dans mon compartiment, je voyais défiler sous mes yeux de petites vallées vertes, noyées d'eau, abandonnées, semblait-il, aux grenouilles. De petites maisons, aux toits d'ardoise, vernis de pluie, témoi-

gnaient seules, par leurs fumées bleuâtres, de la présence des hommes et de la possible existence du feu dans ce long aquarium.

A mesure (jue le train s'éloignait de tout centre habité, sur sa petite ligne d'intérêt local, il semblait hésiter et chercher la direction à suivre. Parfois, il montait sur des crêtes pour inspecter l'horizon, puis il redescendait ensuite dans de petites vallées en quête d'un paysan qui le put renseigner.

11 s'arrêta dans une petite gare où un saint homme d'ermite, coiffé d'une casquette, lui donna quelques indications, une caisse de provisions et des lettres de recommandation, puis il repartit avec une nouvelle assurance.

A mesure que nous approchions de la mer, la tempête se faisait plus terrible. Un vent dédaigneux et rustique semblait prendre le train pour une llùte de Pan, jouant un air sauvage entre les wagons et reconnaissant ses notes à la couleur des voitures.

Au surplus, le train commençait à s'enrhumer, éternuant chaque fois qu'il passait sous un pont. Il eut une crise plus forte en traver-

sanl un tunnel, crise qui fut aggravée par le croisement d'un train asthmatique.

A quelques kilomètres de là, nous fîmes des politesses à un interminable train de marchandises dont les wagons facétieux se couchaient au ras du sol pour passer inaperçus, puis se relevaient brusquement, puis se couchaient encore, ayant l'air de s'amuser comme des enfants.

— Coucou! Ahl le voilà! Vous pensiez que c'était fini! Tenez, en voici encore !

Ce jeu puéril ne m'amusa guère et je vis avec plaisir arriver le dernier wagon, oii un pion sévère s'apprêtait à serrer la vis aux délinquants.

De loin en loin, une garde-barrière dévouée, armée d'un drapeau rouge, détournait sur elle la fureur des vaches et des taureaux comme le plus habile torero.

Enfin, la machine se mit à hennir en sentant son écurie.

Les deux voies, longtemps contenues, se

dédoublèrent à riufini comme si elles avaient enlevé leur corset.

Je me penchai à la portière ; nous arrivions .

Un gros éléphant noir, assis au bout du quai , en profita pour me cracher un peu d'eau sur la tête par sa trompe pendante.

Le train s'amusa encore à jouer du tambourin sur les plaques tournantes en signe d'allégresse, comme les Arabes, puis redevint sérieux, râla, s'étrangla avec ses freins qu'il avala de travers, fît des efforts pour cracher et éternua définitivement.

Il devait être assez fatigué, car je crus bien qu'il allait tomber sur les genoux, en s'arrêtant , comme un vieux cheval de fiacre.

Enfin, il se remit d'aplomb et je pus descendre.

La locomotive, qui, par son brusque arrêt, avait fait trébucher tous les wagons, riait encore, fumante de sueur, et, dans sa joie, s'oubliait sous elle.

Je constatai avec effroi que j'étais seul dans le train, avec une vieille paysanne qui portait deux canards dans un grand panier.

On la laissa passer sans difficulté avec des sourires d'entente, telle une femme préhisto-

rique ramenant un peu de butin dans la grotte de la tribu.

Quant à moi, je vis que ma présence était sévèrement commentée et je sentis tout de suite que je commettais une grosse inconvenance : en qualité de Parisien, venir en cette saison dans une station balnéaire, c'était tomber chez des gens à l'improviste, sans être invité; c'était revenir, le lendemain d'un bal ou d'une soirée, assister au déménagement des chaises, ou au rangement de la vaisselle. Ma seule présence obligeait à autant de frais généraux que celle de trois cents personnes.

On ferma précipitamment les barrières de la gare. Le préposé aux billets qui bêchait son petit jardin, en manches de chemise, s'élança dans la lampisterie à.la recherche de son veston et de son képi. Le chef de gare, qui donnait un grand dîner sur le quai, se leva et fit semblant de faire partir un train.

Je m'en allai au hasard des rues désertes, le long des villas fermées qui, sûrement, à cette époque, n'eussent pas reconnu leurs propriétaires.

Les rares paysans qui se trouvaient là me regardaient avec méfiance.

J'allai déjeuner dans une petite auberge qui se trouvait ouverte. La patronne m'accueillit avec un mauvais sourire et me servit, en me regardant comme si elle essayait des poisons.

L'hostilité des habitants était évidente.

Désœuvré, tandis que je prenais mon café, je vis avec étonnernent quelques mouches qui marchaient au plafond, la tète en bas, et cette simple vue me plongea dans un abîme de réflexions. Pourquoi ces insectes ne tombaientils pas? Que devenaient les grands principes de la gravitation universelle? Qu'était venu faire Newton ?

Je pensais sans doute tout haut, car j'entendis la voix zézayante d'une vieille mouche me répondre :

— Pensez-vous que nous allons graviter quand il n'y a personne? Véritablement, vous en avez une santé ! Lorsque les Parisiens sont partis, on peut bien tout de rnéme se mettre un peu à son aise !

Une mouche qui parlait! J'apostrophai, en

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manière de plaisanterie, un gros chien qui se trouvait là, couché à mes pieds, et je lui dis :

— Eh bien! mon vieux, qu'est-ce que tu penses décela? Les mouches qui parlent, à présent!

— Que voulez-vous que cela me fasse! répondit nég-lig-emment le chien.

— Comment, fîs-je au comble de la surprise, un chien qui parle, maintenant!

— Eh bien alors, fît le chien en haussant imperceptiblement les épaules, pourquoi me demandez-vous quelque chose, si vous pensez que je ne puis pas vous répondre? Vous êtes bien de Paris, vous, par exemple. Vous oubliez que nous ne sommes pas pendant la saison .

Vexé, je sortis. Le brouillard était opaque, on ne voyait pas la mer.

— Un sacré brouillard! fis-je à un pêcheur qui passait près de moi.

— Mais, monsieur, me répondit-il en clignant des yeux, c'est toujours comme ça en hiver, nous mettons un voile sur la mer pour qu'elle soit bien propre pendant la saison pour

ces dames de Paris, rapport aux mouches et à la pluie.

Je compris alors combien ma présence en cet endroit était déplacée et je repartis le soir même pour Paris.

YII CIEL PARISIEN

Prétentieusement errante, voici la folle des mondes, l'innocente de la famille, le bouffon de la Terre, voici la Lune.

On la laisse en liberté, car elle n'est point dangereuse. Cette nuit, elle se contente, pour se distraire, de découper des ombres dans des nuages en papier gris et de tirer les chiens par la queue pour les faire hurler.

Depuis que son corbeau l'a lâchée, elle est bien tombée à l'horizon et les rats l'ont toute échancrée. Mais elle en a bien vu d'autres, et sa figure de bonne femme en neige ne s'émeut pas pour si peu.

A vrai dire elle se farde, son éclat est emprunté, et, comme l'àne vêtu des dépouilles

PAYS A r, E s A N I M K S \ i O

(lu lion, elle s'habille avec les laissés pour compte du Soleil. Aussi en craint-elle les coups (le [)ied et se cache-t-elle lorsqu'il revient.

Comme un clown, elle ne nous égayé que lorsque l'acteur principal n'est plus là, et la gritfe de chat, qu'elle nous montre parfois dans les nuages, ne peut en imposer que le jour où Hercule, également fatigué du vice et de la vertu, se coupe les ongles.

Au surplus, le reste du ciel n'est guère mieux, quand on y pense : on se croirait à l'intérieur d'une pelote piquée de trous d'épingle, et tout cela est fait à la six-quatre-deux.

Un enfant ne voudrait pas de ce Chariot; il date de l'âge de pierre... ou même de l'âge de Paul, et nos carrossiers font mieux aujourd'hui. Quant aux roues!... Où sont les roues, je vous le demande?

Et cette Balance I quelle justice!... Et ce Cygne sans cou ! Et cette Polaire ! venez donc voir la nôtre! Et ce Chien, et ce Dragon!

Mais, en vérité, on se moque de nous depuis des siècles, et tout ce ciel n'est qu'un mauvais mur où des enfants en bas âge ont laissé d'informes dessins.

Enfin, toutes ces étoiles sont chauves comme des confetti, et, gràcj à Dieu, nous n'avons

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point, cette année, le spectacle immoral d'une comète en cheveux se traînant sur nos routes sidérales!

Attention! gare aux yeux! Ce sont des étoiles filantes...

Et c'est une grande consolation pour les âmes pieuses de savoir qu'au ciel les chers défunts ont d'aussi mauvaises allumettes que les nôtres.

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