NUIT DE CASERNE
Des pas lourds dans les escaliers, le bruit de baïonnettes qui traînent sur les marches au bout des ceinturons défaits, des portes qui s'ouvrent et se ferment, des courants d'air qui, brusquement, allongent la flamme fumeuse des lampes, un tumulte sourd de voix éraillées par les beuveries du soir; les hommes, un à un, rentrent dans les chambres pour l'appel de neuf heures.
Polochon enlève son bourgeron, Fétend sur son lit, défait sa cravate, qu'il accroche au clou près de son quart, enlève son pantalon, ses brodequins, et, doucement, glisse entre ses draps, sans en déranger le savant équihbre, les deux poteaux moussus de ses jambes.
22 POLOCHOiN
Maintenant, tout le monde est rentré. Le caporal, la figure rouge, ainsi qu'il convient pour rappeler la couleur de ses galons, dissimule dans son paquetage de mystérieuses choses rapportées de la ville, s'admire un instant dans une petite glace et, comme on le resrarde, tombe sur l'homme de chambre, le fait balayer, lui fait ranger la table. Puis, il boit un grand coup d'eau pour étancher les dernières brûlures de l'alcool, et, sous la lampe, la pancarte en main, il attend, en se dandinant, l'heure de l'appel. On dirait qu'il va réciter quelque soldatesquerie de café-concert, et les hommes, peu à peu, se rapprochent du pied de leurs lits, sans doute pour écouter.
Enfin, tout est en ordre lorsque, du dehors, monte une brusque sonnerie de clairon suivie de deux coups de langue mis en points d'ironie pour les retardataires. Quelques bousculades encore dans les couloirs, tout se tait dans cet immense hôtel de second ordre. Par les fenêtres ouvertes, on entend seulement des pas sur le gravier de la cour, la grille que Ton ferme, et dans les chambres, en bas, Tappel qui commence, toujours le même, monotone.
Dans le silence, un homme rajuste sa cravate défaite; les autres attendent avec respect
cet appel du soir si simple, si banal, mais que le mystère de la nuit semble rendre solennel.
Le caporal se redresse, rentre sa ceinture qui dépasse un peu de sa veste trop courte. Peut-être va-t-il chanter? Mais non, voici l'adjudant qui, suivi du sergent, fait irruption dans la carrée : — « Silence à Tappel! »
Et, pendant (^ue l'adjudant tourne autour de la chambre» flairant les lits comme un bon chien, le nez en avant, simulant une reconnaissance à la Morgue, le caporal lit les noms, et Perco, le cuisinier, répond pour les absents.
— Herman? Présent; — Martinet? Présent; — Mulot? Présent ; — Sangate? Présent ; — Tenon d'Attache du Fût (c'est le neveu du général)? Permission (naturellement). Et comme on en arrive à Polochon, Perco annonce : Dort.
Polochon ne dort pas; mais cela ne fait rien. Tout homme couché avant Tappel est censé dormir, il n'a qu'à ne pas bouger.
— Manque personne, mon adjudant.
Cependant, une fois l'appel faiie dans les
règles, comme l'adjudant passe près de Polochon, il l'interpelle. Sans doute sait-il à quoi s'en tenir sur son sommeil réglementaire. Du reste. Polochon ouvre les yeux : il n'est plus censé dormir.
— Vous savez, dit l'adjudant, le chef m'a parlé pour votre enterrement. Après la soupe, il serait trop tard, vous partirez au réveil, je m'en charge, et pour rentrer le soir, tenez, voici la permission de théâtre qu'on vous a promise, je préviendrai au poste.
Polochon balbutie encore de vagues remerciements et dissimule la permission dans sa musette, que l'adjudant est déjà loin.
La chambrée entière l'entoure, intriguée au plus haut point.
— De quoi? Tu retournes en permiss' qu'il a dit, l'adjupète? En v'ià un fricoteur! Voyezvous ça, ça ne dit rien à personne. Faut-y qu'tu soyes vendu !
Polochon essaie d'expliquer l'histoire de l'enterrement, mais on ne l'écoute pas.
— Un enterrement! non, mais quoi? Alors tu penses que c'est avec nous que ça prend, ce fourbi-là? Veux-tu qu'on te V dise oii tu vas : tiens, tu vas voir une taupe. Dis donc, c'est-y Marie-Mange-Mon-Prétou p't'ètre bien ta payse la PoiUde-Brique de chez Poteau?
Mais non, décidément Polochon ne va pas voir une taupe; on abandonne cette piste. — Non, mais quoi qu' tu y as fait à l'adjudant pour qu' tu soyes comme ça avec lui? — C'est
malheureux tout de même d'voir des bleus retourner en permiss' pendant qu' les anciens n' sont même pas exempts de patates. — Malheur! t'y as donc dit que t'allais rempiler dans les deuxièmes zones?
Blancblanc s'est assis sur les pieds de Polochon, Martinet sur son ventre pour mieux causer, les autres occupent les lits voisins. Le pauvre bleu reste assis dans son lit attendant la fatale blague, la rançon nécessaire de sa permission. Cela ne tarde pas. Déjà le caporal s'est éloigné dans le couloir pour détourner de lui toute accusation de complicité en cas d'accident. Brusquement enlevées par d'irrésistibles mains, les trois planches du lit se retournent, et, tandis que Polochon roule à terre sous un amas de couvertures, la lampe est éteinte et chacun se recouche avec des rires étouffés.
A tàtonsj Polochon se relève et découvre de nouveaux méfaits déjà préparés : des bâtons de gymnase glissés sous la paillasse pour faire partir le lit en chemin de fer, une ficelle attachée aux draps. Enfin, les planches se décident à rentrer dans leurs pieds de châlit, tout est à peu près remis en place ei, juste au moment où Polochon se recouche, un quart plein d'eau qui, lentement, se déroule au bout
d'une ficelle, lui tombe sur la tête. De nouveaux éclats de rire sourds se font entendre, mais déjà les anciens complotent quelque chose. En chemise, ils mettent leurs sacs, leurs ceinturons, prennent leurs fusils et organisent un chemin de croix. Perco, en avant, s'agenouille devant chaque lit et la théorie en main en marmotte dévotement quelques passages. — « Et Jésus tombe pour la seconde fois. »
Mais il ne tombe pas une troisième fois, car tout à coup on entend le chquetis d'un sabre traîné dans le couloir et en un clin d'œil chacun regagne son lit. C'est le lieutenant qui, éclairé par un homme de garde, passe dans les chambres avant d'aller en soirée.
Les anciens restent là sous leurs draps, sac au dos, en armes, raidis en un sommeil factice, et, en passant près des lits, le lieutenant, Saint- Cyrien un peu gringalet, admire tout de même leurs poitrines que bombent les sacs.
Et, comme il s'éloigne, tandis que l'extinction des feux résonne lugubre au dehors, il ne peut s'empêcher de dire à ladjudant qui le suit d'un air maussade :
— Avez-vous remarqué, adjudant, combien, même pendant leur sommeil, les anciens se tiennent mieux que les jeunes soldats?