‹ PolochonChapitre 21 sur 54 · L'ARROSEUR · texte numérisé non relu

L'ARROSEUR

Dès l'abord, elle pourrait effrayer, la maigre silliouette de cet homme qui, péniblement, s'avance entre les arbres.

Voyez, mon Dieu! Quelque terrible bataille s'est-elle donc déroulée près d'ici? On dirait que ce malheureux traîne derrière lui ses entrailles et marche courbé par la douleur.

Mais non, ce spectacle horrible vous laisse insensible et j'aurais mauvaise grâce à vous en accuser, puisque, dès le titre, j'eus soin de vous avertir qu'il ne s'agissait, en ces lignes, que d'un modeste arroseur.

L'arroseur assujettit fortement au bord du

trottoir la queue de son interminable lézard à roulettes. Il n'en faut pas plus pour provoquer chez ce pauvre animal de teriibles maux de cœur.

Mais l'homme, plein de sollicitude, s'est élancé et, maintenant, il lui relève et lui tient la tête. (

Si, par hasard, les promeneurs passent trop près, l'arroseur, par politesse, met sa uiain devant la bouche du lézard et en fait un écran.

Ce sont de bons offices entre vieux amis. L'arroseur semble dire : « Il est un peu mr:lade, n'y faites donc pas attention. »

L'arroseur est un grand artiste. Le blanc trop voyant de la chaussée le gêne et, petit à petit, il l'estompe, De-ci de-là, il met une touche et enlève avec insistance les empâtements jaunes dus au mauvais goût des chevaux.

11 trouve le paysage joli et pense qu'il est temps de le vernir. Et, dans la fièvre de ce grand travail qu'il achève, c'est à peine s'il remarque les figures hostiles, en masques japonais, des chauffeurs qui passent auprès de lui.

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Parfois, discrètement, il arrose les jambes poussiéreuses d'un vieux cheval, puis le jet se relève, s'irise au soleil et semble, au-dessus de la terre, former un diadème.

Marbré de lumière dans l'ombre des arbres, un équipage arrive au grand trot. Va-t-il donc passer sous ce porche? Le cocher doit être moins rassuré qu'il n'en a l'air. Mais d'un mouvement brusque, l'arroseur a fermé sa lance et les deux chevaux s'ébrouent en passant très vite dans la poussière d'un arc-en-ciel.

Les enfants se sont arrêtés de jouer.

Ils se rendent parfaitement compte de leur infériorité et n'essayent même plus de lutter en présence de l'incomparable jeu de l'arroseur.

Tacitement, ils reconnaissent que, seul, l'arroseur a le droit de diriger le jet; mais ils revendiquent pour eux-mêmes la canalisation des fuites et l'exploitation de la prise d'eau. Bientôt même, ces simples restes ne suffisent plus à un gamin qui s'enhardit au point de marcher sur le tuyau. Il s'efforce d'arrêter Teau et défie l'arroseur avec le peureux espoir d'une bonne douche dont il ne serait pas responsable devant le tribunal maternel.

loO PAYSAGES ANIMÉS

Mais, dédaigneux, l'arroseur se détourne à peine, absorbé qu'il est dans les multiples combinaisons de son jet d'eau. Alors, rongé par la jalousie, le gamin se soulage en fantaisie devant un arbre à la façon de l'arroseur. Mais, hélas î que peuvent ses faibles moyens personnels comparés aux inépuisables ressources de son concurrent?

Enfin, Tarroseur a fini son travail. La chaleur monte encore du sol mal éteint, une lourde chaleur d'orage qui ne fait rien présager de bon.

Au ciel, les nuages noirs se réunissent en conseil de tous les coins de l'horizon, mais les nouvelles doivent être mauvaises car les éclairs se succèdent, espacés, semblables à des clignements d'yeux ou à des battements d'ailes. On essaie bien, là-haut, d'allumer quelques lampes, car le temps devient sombre, mais Télectricité fonctionne mal et vacille sans se fixer.

Les bicyclettes, modernes hirondelles, filent vite en rasant le sol, ce qui, chacun le sait à Paris, est un signe précurseur de la pluie.

Enfin, une à une, les larges gouttes tombent sur la chaussée, pareilles à des sous de plomb . Feraient-ils donc, au ciel de la fausse monnaie?

Encore quelques centaines de pièces, mesdames et messieurs, et nous allons commencer!

Le public se range, comme pour la parade, de chaque côté du boulevard, sous les portes cocheras.

Seul l'arroseur reste calme.

Satisfait, sa tâche accomplie, il allume une pipe en attendant l'orage.

Il n'est point envieux et ne regrette rien. Il a toute la bienveillance des anciens maîtres pour les essais des jeunes et pense que c'est bien au tour des autres de travailler un peu.

Tout à rheure, devant l'arc-en-ciel, il aura même le sourire indulgent d'un précurseur.

Et puis, pour tout dire, au fond de sa conscience timorée, il n'est pas fâché de voir peu à peu s'effacer sous Taverse une partie du boulevard qu'il avait quelque peu négligée.

JX

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