LE RACCOMMODEUR
Comme le grand Léonard, ce vieillard n'aime point à se spécialiser. Ses vues sont plus larges et plus hautes; il raccommode également le verre, la faïence et la porcelaine.
Petite pomme de terre égayée d'un tablier blanc, une bonne, en hâte, descend les morceaux d'un vase, qu'à défaut d'éventail, elle brisa d'un coup de plumeau. Le vieillard recueille ces précieux débris, et, semblable à une araignée enfin repue, il s'éloigne au coin de la cour sous la porte cochère.
Et, tout de suite, il aiguise sa pointe et se met à creuser.
Il s'est assis sur sa caisse de bois, jadis blanc, et, en arcbéologue consciencieux, il reconstitue avec patience l'objet d'art qu'il tient entre ses mains.
A première vue, il est facile de voir que ce vase n'appartient pas à la période étrusque; son style le classe plutôt parmi les objets néojaponais de nos grands bazars. Mais qu'importe la matière pour un artiste épris d^idéal? Un grand peintre espagnol ne fit-il pas, un jour, un tableau avec de la boue?
Le vieillard à longue barbe ne s'arrête pas à ces vaines contingences; armé d'une vrille, il perce, perce.
L'acier grince et tourne obliquement dans rémail, creuse la porcelaine et ne la traverse pas. Chaque morceau du vase est bientôt grêlé; on dirait que des cirons ont passé parla. Ce faible vieillard surprend; les corps les plus durs ne lui peuvent résister, il semble les pénétrer sans effort. Et, dès lors, on ne s'étonne plus de voir
ses bottines et son vieil habit troués en mille places. Percer d'aussi minces objets ne dut être pour lui qu'un jeu d'enfant.
La foule, comme toujours indifférente aux artistes, passe insouciante. Un chien s'arrête un instant, méprise la boîte vénérable et s'éloigne. Seul un jeune pâtre, portant son troupeau dans ses cheveux, s'attarde pensif et médite en lui-même un apprentissage possible sur les vases paternels du merveilleux métier qu'il voit exercer.
Maintenant, le vieillard fantasque, fatigué de creuser, mange du fil de fer. Il le tord, il le pince, il Tavale, puis le rejette. — Rapide, la petite pomme de terre regarde en passant où en est Fartisan. Mais lui, tout à son œuvre, ne la voit plus. Rien ne saurait le distraire car le moment décisif approche.
Comme un Chinois, armé de petits bâtons J)lancs, fouillant parfois avec une allumette dans un flacon inépuisable, il colle et assemble les morceaux. Déjà, le perroquet jaune, entouré de roseaux verts, disparaît sous l'enduit, un fil de fer dans l'œil. Le petit Japonais, porteur de
PAYSAGES ANIMÉS loo
seaux, lui non plus, n'est pas épargne, le corps marbré de lignes blanches.
Mais le vieillard voit plus haut et plus loin. Depuis une heure qu'il travaille sans prendre de repos, les débris informes se sont réunis, et peu à peu, le vase renaît sous ses doigts agiles. La sueur perle sur son front, elle perle même plus bas sur sa moustache et glisse lentement dans sa barbe décolorée. Le génial vieillard n'v prend pas garde, Fimminence du succès le grise, il touche au but : il y est.
Venez, petite pomme de terre ingrate, venez prendre votre vase, ne craignez plus la colère de vos maîtres. Dans les mains enchantées du vieillard, la porcelaine a réuni ses morceaux épars : mille petits fils la retiennent maintenant, plus sohde qu'avant. Et, certes, le travail minutieux et délicat de ce prodigieux artiste ne saurait être trop payé. Ne lui fallut-il pas plus d'habileté et de soins pour raccommoder ce pot qu'il n'en fallut au potier pour le faire?
Venez, le vase est fini!
Et c'est abominablement laid.