PETITS DRAMES PROVINCIAUX
Grandes Madeinoiselles.
Je vais voir Marthe et je la trouve changée. Ses yeux brillent, sa poitrine longuement se soulève, et, tout en parlant, la voici qui regarde vers la fenêtre avec inquiétude.
Moi aussi je regarde, et, de l'autre côté de la rue, accoudé au balcon des contribuables, je vois le sous-préfet, un grand garçon sanguin et blond qui souffle désespérément vers les fenêtres de Marthe et roule, à l'idée d'un morceau de sucre possible, des bons yeux de chien fidèle.
Je n'aime guère ces interminables confidences que les jeunes filles réservent aux seuls Tantales en cheveux gris, et, prudemment, je détourne la tête.
PAYSAGES AMMl'S 159
Mais il est déjà trop tard : Marthe baisse les yeux et murmure :
— Puisque vous me forcez à tout vous dire, mon vieil ami, eh bien? oui, c'est vrai...
Elle ajoute en rougissant :
— 11 m'écrit en cachette tous les jours... Par politesse, je demande :
— 11 y a longtemps, Marthe ?
— Oh! non, me dit-elle, il ne m'a parlé qu'une seule fois, au bal de la sous-préfecture ; mais si vous saviez comme il m'aime!
La déesse Raison est si pleine de poussière et tellement entourée de pièges à loups, que je renonce à l'aller chercher.
Du ton dont on s'enquiert de Fétat d'une banque dont on vient de retirer ses fonds, je me perds en souhaits inutiles et, dans le style habituel aux discours municipaux, je fais des vœux pour le bonheur de Marthe.
EnOn, sentant que je gêne, je pars sans plus attendre.
Quelques jours après, je rencontre Marthe chez le libraire : elle vient d'acheter deux Ohnet et paraît toute triste.
— 11 souffre affreusement ! me dit-elle. Après
une lettre d'adieu déchirante, il a cessé de m'écrire et n'ose même plus lever les yeux vers mes fenêtres; je m'en veux, parfois, d'être aussi cruelle, mais je ne puis pourtant pas agir autrement sans me compromettre. Si vous saviez combien la douleur l'a changé, lui jadis si gai, avec cette grande barbe noire qu'il a laissé pousser, ses joues pâles et aimaigriés, c'est à peine si vous pourriez le reconnaître, le pauvre garçon !
Hier, Marthe est venue chez moi, comme une folle, la figure bouleversée, sanglotante désespérée.
— C'est affreux, me dit-elle, ce qui arrive!... Oh! ne riez pas, cette fois!... Les romanciers ont raison! Je n'aurais jamais cru que ce fût possible!
Inquiet, je l'interroge, je la presse de tout me confier.
— Voilà, dit-elle, où peut conduire la coquetterie! Par pur enfantillage, je ne m'étais point montrée toute la journée d'hier; alors, voyezvous, alors, il m'aura crue morte et, ce matin, à la fenêtre, je regarde : ah ! c'est horrible! Ses cheveux ont blanchi en une nuit !
Je la console, je la réconforLe, je lui dis combien ce gage d'amour lui doit être précieux, et, malgré sa douleur, je la vois si fière de cet amour surhumain, tellement heureuse, en somme, de l'avoir inspiré, que je me tais.
Je ne lui dirai pas que, depuis un an, dans notre petite ville, on remplace le sous-préfet tous les mois.
Petites moizelles.
Maintenant M. Fred est très gêné ; il tourne et retourne dans ses mains la poupée avec une crainte horrible d'être ridicule. Certes, il ne regrette pas ce qu'il a fait. 11 devait se venger. Aussi, quelle ridicule petite fille que cette Maud, et quelle singulière manière de recevoir ses amis! Depuis un quart d'heure qu'il est là, elle fait semblant de ne point même soupçonner sa présence.
Du reste, il prévoyait bien que cela n'irait pas tout seul, et si ses parents ne l'avaient pas forcé à venir.... Enfin, ce qui est fait est fait !
Peut-être aurait-il pu s'emparer d'un autre objet que de cette poupée, lui, un garçon...;
mais pour bien montrer qu'il est un homme, il fait semblant de ne s'intéresser qu'à la construction mécanique de l'objet. Avec dédain, il fait tourner les bras, les jambes, la tête, de l'air d'un papa qui ne s'inquiète que de la solidité d'une marchandise qu'il veut acheter pour sa petite fille... Il faut quelque chose d'incassable ; les enfants ont si vite fait de tout abîmer !
Mademoiselle Maud reste à la fenêtre. En bas, du grand jardin, montent des voix, le bruissement des arbres et de l'herbe qui chantent sous le soleil d'été jusque tout là-bas, au bout de l'avenue où commencent les grands champs qui se perdent dans un lointain bleu oii les petites filles ne vont jamais.
Mademoiselle Maud reste à la fenêtre et son regard, entre deux boucles blondes, semble suivre avec intérêt une mouche qui fait des manières pour entrer, comme une belle dame dans un salon.
Cependant, ce silence l'inquiète et, de côté, trèslentement, elle esskie d'apercevoir l'ennemi. Brusquement, elle a vu le sacrilège :
— Ma poupée!
Et son petit pied chaussé de noir frappe le sol, rageusement.
M. Fred n'avait pas pcé vu une aussi brusque
attaque ; il se sent dans son droit, mais les mots lui manquent. Peut-être est-il sourd, car il continue comme si de rien n'était.
— Ma poupée!... Je veux ma poupée!
Fred est décidément sourd tout à fait : c'est
le temps qui fait cela, comme grand-père!...
Très pâle, les lèvres serrées, écrasée par Tinjustice des hommes, mademoiselle Maud s'est rapprociiée de la grande baie ouverte sur le jardin :
— Ma poupée, ou je me jette par la fenêtre!...
Inquiet^ M. Fred risque un œil, mais, toujours ne bouge pas, prêta tout.
Mademoiselle Maud commence à se hisser sur le bord delà fenêtre. Brusquement, Fred apeur; il va s'élancer ; mais, tranquille, mademoiselle Maud est déjà redescendue :
— Non, je ne me jetterai pas aujourd'hui !... Maman m'a défendu d'aller au soleil dans le jardin.