LE CHIEN QUI SUIT LE TRAMWAY
Au petit galop de chasse, entre les arbres du boulevard, le chien jaune suit le tramway et, pour lui, ce n'est point une petite affaire; on ne saurait s'imaginer la peine qu'il faut prendre pour faire avancer une pareille machine.
Il est laid, mais il ne s'en soucie guère; comme les vieux grognards de l'Empire, il a bien autre chose à penser : ce sont les arbres qu'il faut flairer pour s'assurer qu'aucun ennemi n'est caché derrière; ce sont les rails qu'il faut soigneusement vérifier, puis l'attelage, puis les autres voitures qui doivent se ranger. Que sais-je encore? On ne saurait trop prendre de précautions.
Le cocher paraît s'endormir dans ses langes;
les chevaux, suspendus au timon, ne se hâtent guère, et le conducteur, les pieds tordus par leur marche habituelle dans des ornières d'autres pieds, reste parfois cinq minutes sans faire tourner sa petite sonnerie de lapin mécanique. Cependant, puisque ce tramway appartient à son maître, le chien jaune l'admire sans réserve.
Aux stations, pendant les arrêts, il regarde les passants, cherche sur leurs figures d'inévitables signes d'admiration et semble leur dire :
— Hein î est-ce assez joli ce tramway, regardez comme c'est bien bâti ! Trouvez-moi donc une aussi belle voiture dans tout Paris^ et, dans tout ce tramway, un plus bel homme que mon maître ! Vous voyez, c'est celui qui est assis làhaut, sur la tête des autres, avec sa pipe et sa blouse blanche, un homme qui prend ses cinq absinthes par jour, ce qui me fait, au bas mot, six morceaux de sucre l'un dans l'autre !
Puis un dernier coup d'oeil aux roues, un encouragement aux chevaux, et en route! On ne doit point s'attarder à causer lorsqu'on est en service commandé.
De temps en temps, le chien jaune abandonne un instant la voiture et lile, à droite ou à I gauche, annoncer aux autres chiens le passage de son maître.
Et, pour économiser du chemin, quand ils lui tournent le dos, comme il n'a pas le temps de faire le tour, il se contente de leur téléphoner la nouvelle par derrière.
Il se multiplie et s'occupe de tout ; il se convulsé en tirebouchon jusqu'au nez résigné des chevaux et leur saute entre les jambes comme une flaquejaune; il jappe quand le veau mugisseur, caché dans la voiture, oublie de beugler, et son indignation ne connaît plus de bornes lorsqu'un misérable sapin ne se dérange pas assez vite.
Puis, dès que la voie est libre, il court, de-ci de-là, donner de nouveaux coups de téléphone.
Parfois il regarde en Tair et demande des ordres, mais son maître sommeille doucement ; il s'en fie à lui, sans doute, et cette confiance redouble son zèle.
Et même, quand son maître descend enfin, le chien jaune s'efforce de détourner son attention par ses gambades et par ses sauts. Il l'emmène, il l'entraîne loin du tramway, et lorsque tout danger semble écarté, cyniquement il accepte les compliments et les caresses.
M. — Mon Dieu, oui, la tâche était bien dure, mais que ne ferait-on pas pour un si bon maître !
Sans remords, il s'imagine qu'on lui attribue toute la peine et que le bonhomme, un peu distrait, vous savez, parfois, n'a pas vu qu'il y avait des chevaux.