‹ PolochonChapitre 26 sur 54 · AU SALON · texte numérisé non relu

AU SALON

Le riche Amateur.

Il court, vient, repart, s'embrouille, se trompe encore de salle et se retrouve au même endroit sans en être bien sur.

Ses pauvres yeux s'accrochent un moment au lon^- des murs. Nové dans cette mer d'huile, il cherche quelque vache, quelque portrait de repère, et quand il se croit sûr d'être déjà passé par là, il fonce à nouveau dans les galeries sans fin, comme un désespéré.

Et comme, pour lui, tous les tableaux se ressemblent, il se sent perdu dans leur innombrable uniformité.

Il est venu là cependant avec l'idée ferme de noter quelques toiles pour ses achats futurs, miis

PAYSAGES AM.VIÉS l(j9

vraiment il ne sait plus auxquelles s'arrêter.

De ses goûts personnels, certes, il n'est point question : le riche amateur sait se sacrider pour ses amis; aussi, ne cherclie-t-il qu'à deviner ce qui saurait leur plaire. André approuverait l'achat d'un paysage, mais Paul n'aime que les marines. Un amateur de son entourage ne voit que la peinture noire, un autre n'admet que les foiles claires. Il en mettra dans sa galerie pour tous les goûts, c'est entendu; ce n'est qu'une simple question d'argent, mais encore, dans chaque genre, à quelle œuvre se résoudre?

Le riche amateur regrette déjà d'être venu seul et sans appui. Sans doute serait-il flatté de faire son choix sans le secours d'autrui, mais il redoute quelque bévue. Si André était avec lui, les responsabilités seraient partagées, mais ni André ni Paul ne sont là!

Hésitant, sentant son ignorance, hochant • louloureusement la tête, le riche amateur commence à noter quelques toiles sur son carnet. Dieu sait à quelles œuvres il va s'arrêter!

Mais non ; les tableaux qu'il note, sans être remarquables, ne sont point les plus mauvais. Un dieu protecteur semble guider ses pas et écarter de son choix les croûtes infâmes qui iléshonorerai^^nt à jamais sa galerie.

C'est qu'au bas de chacune d'elles une petite inscription tutélaire l'en détourne :

(( Acquis par rÉtat, ))

L Amateur éclairé.

Quel est cet homme qui parcourt une à une toutes les salles, s'arrête devant un tableau, l'examine longuement, puis reprend sa course, s'arrête encore et repart? Un souverain peut-être ou, tout au Qioins, quelque haut personnage étranger?

On le peut justement penser en voyant la foule s'éclipser avec respect sur son passage et le laisser discrètement à ses méditations. A coup sûr, cen'e^t point quelque ministre : nulle cohue, nulle curiosité de mauvais ton ne vient entraver ses pas.

Le voici dans les salles de gravure. Ses désirs, sans doute, ont été prévus et quelque service d'ordre invisible le protège, car il y reste seul, admirant tout à son aise des œuvres de choix.

Plus loin, des peintures attirent ses regards. Il n'en faut pas tant pour que la foule disparaisse, et certaines galeries sont vides lorsqu'il entre les visiter.

Cependant, les agents ne se montrent pas et, si leur discrétion peut déjà surprendre avec raison, celle de la foule se conçoit encore moins. Quel ordre mystérieux a-t-elle pu recevoir pour que nul regard ne trouble même l'auguste visiteur?

Serait-ce donc le tsar ou bien quelqu'un des siens?

Mais non, la police n'a que faire en pareille matière, et si le merveilleux promeneur voit la foule s'éloigner docilement des tableaux qu'il admire et masquer discrètement ceux qu'il veut éviter, c'est qu'une force le protège et Fisole, plus efficace que celle des rois.

Elle manque de goût, et lui en a.

Apoplexie.

Comme un taureau qu'on lâche dans Tarène, le gros monsieur pénètre dans la salle où sont les maîtres de notre temps, et, de suite, il est sous pression.

Son indignation ne connaît plus de bornes. Il essaye d'en rire, mais, après tout, il n'a point rimpudence d'un Figaro, ses forces le trahissent. Décidément, il préfère en pleurer.

De la peinture, ça! de la peinture, miséricorde !

Il semble chercher autour de lui aide et protection. Pareille monstruosité n'est point possible. On s'est trompé, n'est-ce pas? Mon Dieu I serait-ce même une triste plaisanterie?

Des gardiens vont venir, bondir sur de pareilles horreurs et les enlever au plus vite. Et le gros monsieur semble s'étonner, à chaque minute de retard, que tout cela ne soit point déjà fait. 11 reste là, il veut jouir de leur stupeur.

Cependant, personne ne vient et le gros monsieur ne sait plus que penser.

Né romain, il invoquerait les dieux infernaux; né dans une arrière-boutique, il préfère en prendre à témoin, comme à son habitude, sa femme et sa fille.

Mais toutes deux restent effarées, serrées Tune contre l'autre.

Toute cette peinture les ennuie, surtout depuis qu'elles y voient une source nouvelle de colères.

Cependant, vaguement, enleuràme obscure, sachant combien leur époux et père se montre injuste en ses querelles ménagères, elles sont prises d'une secrète pitié pour ces peintres qu'il invective comme elles.

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