‹ PolochonChapitre 27 sur 54 · LE CHEVAL DE BATAILLE · texte numérisé non relu

LE CHEVAL DE BATAILLE

Il s'encense, il s'admire, il est seul, et c'est assez; il foule le sol comme à regret, de trois quarts, indéfiniment, hélas ! puisque la terre est ronde, il en arrache ses pattes avec mépris.

Il hésite : à quoi bon? s'arrête lassé; mais, bientôt, prince débonnaire, il consent à vivre encore, puisqu'on l'en prie.

Un peu gêné par tant d'hommages supposés, il marche à petits pas dans le fourreau trop étroit de sa robe lustrée, et, lorsqu'il salue, de droite ou de gauche, les longs cordons de son monocle s'abaissent gracieusement sur sa poitrine.

Si quelque passant l'admire, il hennit de plaisir ; si d'autres le raillent, il hennit encore. Il ne soupçonne même pas la contradiction ;

ni PAYSAGES ANIMÉS

tout est hommage pour lui, et la controverse n'est point son fort. Il est militaire dans l'àme.

Tout en marchant, il rêve d'expéditions lointaines, de glorieux combats : il rêverait même pour l'homme de nobles conquêtes , si la plus noble n'était déjà faite.

L'ennemi peut venir, nous sommes prêts : cesse, timide négociant, de serrer les épaules en manière de pain de sucre, réchauffe tes yeux et qu'un sang vermeil efface la blancheur d'un foie pusillanime, ne crains rien : le cheval de bataille est là.

Sous la grêle des balles, dans l'infernal vacarme de la mitraille, dans le fracas de la mélinite et le sinistre éclatement des obus, il ne bronchera pas : c'est là son rôle. Depuis des années, les plus habiles d'entre nos oftîciers l'y préparent.

Mais quoi? Que se passe-t-il? L'indomptable coursier s'arrête, ses oreilles se dressent, ses jambes vacillent et, brusquement, sourd à la voix de son maître, il s'enfuit dans une galopade effrénée.

Car voici qu'apparaît, au détour du trottoir, remorqué par un gosse larmoyant, un minuscule lapina roulettes dont la grêle sonnerie met en déroute notre héros.

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