PETIT DÉTAIL
11 fait si chaud dans la charcuterie que les mouches aiment mieux se noyer dans la carafe que de rester à jouer sur le pas de la porte.
Sur le comptoir, en des plats juxtaposés, on croirait voir les tronçons de quelque serpent coupé par morceaux.
Il ne reste plus que trois tranches de boa, saupoudrées de sable; mais, par contre, la provision de saucisses est au complet.
Le boudin semble enroulé comme une corde sur un puits de choucroute et le petit cochon de lait, retour d'Afrique, a la peau toute bronzée.
D'un château de saindoux sort une dame en papier, la robe tachée d'huile. Elle doit avoir bien mal au cœur, et comme je la comprends
d'aller se promener sur un gazon de mousse artificielle!
Madame Gras, la charcutière, ne sait où donner de la tête. La boutique est encombrée de clientes qui viennent faire leur marché; on se bouscule, on se presse.
Madame Gras jongle littéralement avec des sabres. Elle efïeuille le jambon, tel un calendrier; elle lance des ronds de saucisson aux assistants, comme si elle jouait aux grâces.
Cependant, relevant avec dignité les côtés de sa robe comme des pans de graisse, voici la respectable madame Tardivelle. C'est une cliente considérable par le poids de ses achats, de ses paroles et de son corps, une ancienne et vénérable cliente.
Elle entre et, tout de suite, pleine de sollicitude obèse, elle interpelle madame Gras :
— Bonjour, madame Gras ; j 'voulais vous
demander, c'est-y votre parent ce maçon qui
■vient d'être tué sur le journal rapport à un
échafaudage ? Ça s'écrit « Gras », pareil au
vôtre?
Madame Gras tient trop à sa clientèle pour ne pas lui répondre poliment ; elle est commerçante avant tout. Mais, que voulez-vous, elle est trop affairée pour bien comprendre ce qu'on
lui dit, et c'est en appuyant de toutes ses forces sur un os rebelle qu'elle re'pond, Tesprit perdu dans le vague, souriant à tout hasard : — Non, non, madame Tardivelle, c'est pas notre parent... je regrette !...
XYI UNE INFAMIE
Etendu sur un banc des boulevards extérieurs , leramasseur de mégots attend, pour travailler, qu'on se décide à réformer la société. Et, pour l'instant, les nuages qui filent au-dessus de sa tête suffisent à lui donner l'illusion du mouvement nécessaire à tous les hommes.
Lentement, refoulant l'atmosphère, voici que s'avance la digne madame Cahiope, qui revient de son marché. Elle ressemble, tant elle est grasse, à un gros ballon trop lourd et elle respire bruyamment à chaque pas comme pour jeter du lest.
Juste au-dessous du banc oi^ se dessèche le maigre vagabond, elle aperçoit un objet brillant; elle se baisse comme si elle fondait et le pique
PAYSAGES ANIMÉS 17!l
à la manière d'une poule : c'est un bouton ilc manchette; en or, sans doute!
Mais le ram.asseur de mégots a vu le mouvement et se récrie :
— Pardon, madame, c'est à moi!
Mais madame Galliopeestune forte femme qui connaît son affaire.
— A vous? Montrez voir un peu l'autre?
Et, la preuve faite, elle s'éloigne en souriant bêtement.
L'indignation du vieux vagabond ne connaît plus de bornes.
— Quel toupet! Ah! ces bourgeois^ les voilà bien! L'autre! Tautre!... Jamais vous ne leur ferez comprendre qu'un bohème peut n'avoir qu'un seul bouton de manchette; dans leur société pourrie, ils enlèvent même aux pauvres ce qu'ils ont! Ayez deux boutons on vous croit; un seul on vous le prend. Quelle pitié! Quand on est pauvre, personne ne vous écoute!...
Cependant, son indignation diminue à mesure <{ue madame Calliope s'éloigne.
Après tout, ce bouton n'était pas à lui et il ne l'avait même pas remarqué.