AU BOIS
Dans un tin nuage de poussière^ l'implacable soleil d'août fait bruisser les passants sur le macadam comme des mouches.
Rouges ou jaunes, calcinés par la chaleur, les tramways électriques qui stationnent au rond-point de la porte Maillot ont de brusques révoltes lorsque leur moteur, d'un coup sec, les force à démarrer une fois de plus vers de lomtaines banlieues.
Solennelles et lentes, de grosses voitures de transport, entièrement vides, s'avancent vers la grille de l'octroi pour la visite qui s'annonce interminable et minutieuse .
Derrière elles s'arrêtent, résignées, quelques vaches qui arrivent à Paris en sabots. Il y en a
là pour tous les goûts : une blanche pour le lait, une jaune pour le café et une plus foncée pour le chocolat. Les Parisiens peuvent dormir tranquilles, leur petit déjeuner les attend.
De toutes parts, des automobiles se glissent dans les avenues et se faufilent, un peu lasses, en se balançant avec négHgence sur leurs ressorts. Seul, un petit tacot, suantThuile chaude, grince des dents rageusement, parce que la chaleur lui fait mal aux gencives.
Dans une enceinte spéciale, une fête turque bat son plein, et un zouave qui passe, ne connaissant que son devoir, salue respectueusement un faux chef marocain qui s'en va, solennel, après la fantasia, razzier une boîte d'allumettes de deux sous dans un débit de tabac voisin.
Honneur au courage malheureux! Deux petites dames transformées en écrevisses cuites passent à bicyclette sur la galette chaude de l'asphalte.
Mais qu'est-ce que cela en comparaison du spectacle lugubre qui nous attend ! Sur un socle de bougeoir en porcelaine, voici la misère à Paris. Un jeune homme en habit noir trop
étroit, au pantalon élimé sur les chevilles, s'apprête à dévorer des lapins vivants.
Déjà, de son chapeau à haute forme, il a retiré — oui, mesdames et messieurs — une couronne d'immortelles, une gerbe de fleurs, trois balais municipaux déposés sur le sol, et, enfin, délicate attention pour lui-même, une palme portant en lettres d'or ces simples mots : « A Alfred de Musset ». Et le poète des Nuits, stoïque, regarde fixement le soleil éblouissant qui s'abat sur sa poitrine en sucre blanc.
Enfin, voici le châssis de course tant attendu, avec deux hommes en caoutchouc accrochés à la carrosserie en caisse à savon et qui cale au beau milieu de l'avenue, faisant des manières comme un cheval de prix pour bien montrer qu'il n'a rien de commun avec les humbles autos qui marchent.
— Allez, Eugène, remettez en route.
Eugène saisit la manivelle, donne une brève secousse, et, crac, j'entends un bruit sec dans les branches d'un arbre voisin. Un corps qui passe? Un retour de manivelle, sans doute? Rassurezvous, ce n'est pas Eugène; c'est un cerf-volant égaré, en papier peint, qui s'abat sur le sol.
Hélas! voici le supplice de Brunehaut qui recommence : des gens passent, égarés, traînés
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à terre par un cheval indompté. Mais non, notre époque manque décidément d'imprévu, et c'est tout simplement le petit tramway du Jardin d'Acclimatation qui se faufile entre les arbres.
Enfin, voici un spectacle officiel digne d'attention : la contravention. Une grosse voiture soufflant hypocritement, telle une bête prise au piège, s'écrase comme un chat sur le sol avec des regards faux et fume incontestablement. Du reste, puisque les choses en sont là, plus n'est besoin de se gêner, et le brouillard devient opaque. Les agents, ne connaissant que leur devoir, consultent des cartes, des plaques, des permis, tout cela pour bien s'assurer que la voiture fume. Décidément ils n'ont pas de nez.
Au loin, les grosses voitures qui n'ont pas été capturées accourent au ras du sol, s'aplatissent un moment comme des tigres et s'enfuient par les allées désertes. Et le silence retombe, avec, de temps à autre, des cris et des rires d'enfants sous le dôme des grands arbres.
Maintenant, le soleil, plus bas^ se cache derrière les buissons, fuse en poussière d'or au travers des branches et reforme, quelques mètres plus loin, son disque de feu.
Violentes et démesurées, les ombres s'allongent, et, dans la suée tiède qui monte des arbres, deux oiseaux se perchent en silence sur une branche flexible, comme des chauvessouris.
Un autre, plus hardi, piétine rageusement le sol de ses deux allumettes.
Un cycliste d'une prodigieuse habileté joue à se tenir en équilibre sur place, et l'admiration de son petit camarade est telle qu'il a bien le droit, en somme, de mettre de temps à autre un pied par terre pendant qu'il a le dos tourné.
Mais qu'importent ces jeux puérils au cycliste désabusé qui s'avance lentement en vacillant, une main sur les reins?
Sur le siège de sa victoria le cocher-squelette de bonne maison fait tournoyer lentement son fouet en parasol et ne daigne même point regarder l'admirable voiturette qui passe à coté de lui avec son joli petit moteur ingénieusement •formé par un soufflet à poudre insecticide.
. Maintenant le soleil ne s'intéresse plus qu*à la cime des arbres ; les couleurs se fondent^ les verts deviennent plus puissants et le brun des allées plus mouillé. L'air se purifie, et le petit
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tonneau sorti d'un chromo peut venir, conduit par un chapeau rose.
Des artilleurs sans doute, brillamment montés sur leur voiture de course, avancent en braquant leur pièce et passent, fiers et dédaigneux, ignorant qu'ils ont, depuis quelque temps déjà, un pneu remarquablement crevé.
Enfin voici le gardien de phare monté sur son moulin à café. Et la silencieuse électrique passe dans Tallée avec un bruit infernal de pierres broyées sous son poids, suivie de la limousine infiniment propre d'un marchand de Champagne, sans doute, avec des sacs à raisin en place de phares.
Au ras des allées l'extrémité des branches d'arbre trempe encore dans le soleil, tandis qu'un motocycliste passe en retenant sa machine à pleins bras.
— Crrr, toc, toc, toc, crrr, bing! Et l'imposant gentleman, avec les yeux languissamment tournés vers le ciel, se décide à changer de vitesse.
Subhme et dédaigneux, dans l'allée réservée aux cavahers, voici maintenant un magnifique cheval noir qui s'avance, avec le cou en accordéon. Sans doute va-t-il nous jouer quelque chose.
Userait temps, car la concurrence est proche. Dans l'allée, à fond de train, voici s'avancer, en effet, la voiture-perchoir pour oiseaux de paradis, traînée par un fin trotteur dont les bouts de pattes rapiécés avec deshnges pendent comme des loques.
Débordée de commandes et à l'étroit dans ses atehers, la fabrique de rastas vient d'envoyer, pour les sécher au soleil, quelques séries nouvellement peintes.
Dans une petite allée obscure, le miteux tandem mixte s'en va, suivi modestement par d'affreux cyclistes en vêtements noirs recouverts de poussière.
Les ombres de la nuit s'épaississent et un oiseau mal graissé commence à fonctionner.
Progressivement les voitures s'éloignent et, dans l'allée déserte, on n'entend plus au loin que la clochette d'un cheval. C'est l'heure où le vieux monsieur suivi d'un petit chien en tôle découpée fait son apparition, guigné à distance respectueuse par l'implacable insolence de larbins obséquieux.
Encore une fois, l'éternel gentleman, dans sa voiture du course, repasse orgueilleusement, et, comme je suis à pied et que l'une de ses roues crie « à l'assassin », je me bouche juste
assez l'oreille pour lui faire au cœur une blessure inguérissable.
Et tandis que l'insupportable soleil agonise lentement et prolonge indéfiniment son indiscrète visite quotidienne, on allume ostensiblement la lune et les lumières des restaurants pour lui faire comprendre, si possible^ qu'on n'a point l'intention de le retenir à dîner.