FÊTE FORAINE
On dirait une troupe de sauvages campés dans la nuit sous les arbres du boulevard. Des feux ont été allumés en grand nombre, pour écarter, sans doute, les animaux féroces qui rugissent au loin, et la foule, peu rassurée, s'écrase dans les limites du campement. Des femmes essaient de se frayer un chemin, portant, en guise de butin, une lampe à colonne, un lapin presque vivant ou un simple enfant gagné à la loterie.
Chaque année, tout est reverni à Talcool : les baraques, le pain d epice et les trognes enluminées des promeneurs. Dès l'abord, l'odeur vous en prend à la gorge.
Dans un coin sombre, sous le feuillage noir
«les arljres, quelques assassins détruisent, à coups de maillet, une guillotine dont il ne reste plus qu'un montant rouge, et la lugubre scène est éclairée seulement par un double arrosoir de pétrole qui fume, cbarbonne et empeste bien volontiers, à condition qu'on ne lui demande pas de lumière.
Un gros Américain, Edison sans doute, semble couver un petit étalage où le public, moyennant deux sous, peut se nettoyer les oreilles à l'électricité ; où le progrès s'arrêtera-t-il?
A côté de lui, un Turc met en vente deux lampes fumeuses ou du nougat, et sa boutique, couleur locale, est tendue d'Andrinople .
Le jeu d'anneaux n'a pas de chance, personne ne s'y arrête ; aussi, quel mauvais présage que de planter dans sa boutique des couteaux en croix!
Le tir est plus attrayant, et quand on touche l'exécution de Gamahut, qui ne marche plus, c'est généralement Jeanne d'Arc qui se dévoue : elle ouvre deux petites portes, ghsse lentement sur des rails et se rend au supplice pendant
qu'une invisible musique joue Au drapeau!
Toutefois, les tireurs sérieux vont à côté. Ils prennent des poses d'anciens soldats, regrettent que la cible ne soit pas à quatre cents mètres et, prudemment — facile excuse d'une maladresse possible — ils dédaignent l'emploi des deux mains pour une arme aussi légère.
Mais quand ils visent l'œuf, les pipes savent ce que cela leur coûte.
Une poussière épaisse monte du sol, se rafraîchit un instant dans la sueur des passants, et retourne à terre, désaltérée, en gouttes de boue.
Une flaque d'eau dans le ruisseau, malgré les papiers gras, essaie encore de refléter quelques quinquets.
Mais voici que, derrière les arbres, inondé de lumière blanche, défile un interminable cortège de voitures absurdes, escortées decavahers montés sur des cochons.
L'orgue à vapeur fait rage, mais on a dû mettre la courroie à l'envers, car il est impossible de savoir ce qu'il joue.
Cependant, trois petites figurines de Saxe,
impassibles el souriantes, ne se de'montent pas pour si peu avant la fin de la fête. Elles battent la mesure et jouent du triangle en tournant la tète brusquement, quand cela leur plaît.
D'autres manèges, tout croulants de crème bleue, tournent majestueusement sur la place, mais qu'importe au chasseur qui, sous couleur de tirer des pigeons en zinc, lance des fusées sur un monsieur qui fume sa pipe au balcon d'une maison voisine !
Fuyons, voici le photographe ! Deux soldats passent, très murs ; l'un, béatement, tient une rose entre ses lèvres, et l'autre, courageusement, se fourre le poing dans une dent cariée.
Plus loin, une parade d'hommes-serpents annonce la danse Louis XY à travers les âges et la prise de la smalah d'Abd-el-Kader par les Alliés. Un cabinet anatomique est, du reste, réservé aux amateurs de l'Inquisition au-dessus de seize ans, et les puces savantes font face aux hommes ignorants.
Ahuris parle bruit, les gens se pressent et se bousculent vers l'inconnu, tandis que des tronçons de famille séparés de la souche commune
s'en vont à la dérive, emportés par le courant. Un cocher hurle, et la foule le lui rend hien.
En l'air la lune vexée reste cachée dans ses décors en carton noir et, très loin, vers des rues désertes, une boutique, seule éclairée, troue la nuit comme la gueule d'un four.
Le bureau de tabac a de la conjonctivite, l'œil vert du pharmacien n'est guère mieux portant et les boules de loto du restaurant de nuit lui sortent de la tête.
Quant aux becs de gaz, toujours secs et bien portants, ils se traînent en noctambules au long des rues en clignant de l'œil aux passants.
Toutes les voitures ont mis leurs lunettes pour mieux courir la nuit.
Mais pourquoi faut-il qu'un malheureux vienne, en ce jour de fête, nous apitoyer sur son sort? On se bat donc par là, ou bien est-ce déjà un simple pochard? Hélas, c'est un pauvre tramway, noir et bossu, qui s'avance en geignant, avec un œil tout rouge d'avoir pleuré.