RETOUR AU PAYS
A trois heures du matin, l'homme de garde qui vient chercher Blaireau en profite pour réveiller Polochon.
Blaireau est le voisin de lit de Polochon ; c'est un paysan fouinard qui, depuis son arrivée, n'a qu'une idée rivée dans sa petite tête osseuse : se faire réformer. Et pour cela il emploie un moyen héroïque et sale.
Dès la première nuit, il a simulé un petit accident qui n'arrive qu'aux enfants en bas âge. Puis, régulièrement, systématiquement, il a renouvelé chaque nuit ce petit déluge, et, comme on ne peut pourtant pas lui donner des langes, un homme de garde est chargé de le réveiller toutes les nuits pour le rappeler au
devoir. Mais, hélas ! il est toujours trop tarcL et Blaireau simule une telle confusion que ses camarades eux-mêmes commencent à croire à son infirmité.
Et, par instants, les petits yeux gris de Blaireau brillent d'une flamme contenue. Il sent la réforme venir à pas lents.
L'homme de garde réveille Polochon, mais c'était inutile^ car c'est à peine s'il a pu dormir, en pensant à sa permission.
Il songe avec étonnement qu'aujourd'hui même, tout à l'heure, il va revoir son pays. 11 y a donc des gens qui s'intéressent à lui? La vie ne finit donc pas aux murs de cette caserne? Il y en a d'autres qui vivent sans faire l'exercice, allant à leurs affaires quand bon leur semble, et tout le flot de cette vie civile, que de longs mois d'isolement lui ont fait oublier, remonte en lui, l'étouffé. Il se sent lâche maintenant devant la fatigue du voyage ; il est mieux ainsi à vivre sans effort, conduit, dirigé, n'ayant plus d'initiative à prendre, et cette permission tant désirée, que brusquement lui accorde le hasard de cette tante morte, lui fait peur depuis qu'elle est là.
Polochon se lève sans bruit. Les autres dorment encore en ronflant, et leurs faces cra-
moisies s'alignent sur la blancheur des draps dans le petit jour pâle qui monte lentement et couvre les choses comme d'un manteau de givre.
Polochon, sans descendre de son lit, prend ses beaux efl'ets n° 2 dans son paquetage, ranime avec un peu de salive un reste de tri poli trouvé au fond de son quart et se met à astiquer ses boutons.
Mais voici qu'un voisin se retourne et grogne, puis ronfle encore ; un autre s'agite, tous sentent l'imminence du réveil et, dans un demi-sommeil, jouissent avidement des minutes qui leur restent à passer dans la tiédeur des draps. Tous savent que, jusqu'au réveil, ils sont chez eux. Dans le lit, plus de punitions, plus de corvées; c'est là que l'on aie droit de rêver, de flâner, de dormir ou de veiller à sa guise : un lieu d'asile oii Ton est bien, oiî l'on est seul.
L'air est épais de toutes ces respirations trop rapprochées, d'un relent de tabac et d'huile qu'alourdit encore l'odeur du pétrole qui suinte de la lampe.
Polochon plie ses couvertures, s'assure de la sohdité d'une épingle qui maintient un bouton de sa tunique, passe une dernière fois saman-
che sur la visière de son képi, tâte dans sa poche pour s'assurer de sa permission, puis, la conscience en repos, doucement, il va vers la porte et soulève le loquet. Et comme il va sortir, respirant déjà Fair frais du matin, brusquement le clairon éclate dans la cour sonnant le réveil, puis le son se perd plus sourd dans une autre direction et revient encore, ébranlant les murs.
Et du haut en bas de Fimmense caserne, c'est le bruit vague et continu d'une maison que la foule envahit. Les jurons' se croisent avec des nombres de jours à tirer ^ des appels résonnent dans les couloirs, des fenêtres s'ouvrent et, par l'entre-bàillement des portes, au long des escaliers, on voit des hommes qui se lèvent, s'étirent, s'invectivent, encore mal éveillés, dans un écroulement de draps, de couvertures et de vêtements. Et, de partout, dans la poussière fine qui monte des planchers, ce sont des bouffées de chaleur lourde qui s'échappent comme d'une écurie bien close que Ton ouvre au matin.
Puis, de lourds souliers ferrés dévalent sur les marches garnies de fer, les baïonnettes claquent au long des jambes, à travers le léger pantalon de treillis, les crosses de fusil réson-
nent sur le plancher, et des sergents, les yeux bouffis de sommeil, descendent, pour rendre rappel, en boutonnant leurs tuniqu es avec des déhanchements de gymnastes.
En bas, l'eau coule dans quelques lavabos, et ce sont des cris, des disputes, des faces qui émergent, toutes blanches de savon, dans l'envolement des serviettes, des torses nus, des bretelles qui tombent aux talons, un piétinement sur ce sol mouillé qui reflète la blancheur terreuse des fenêtres puis des hommes qui remontent, la figure encore cuisante de cette morsure de l'eau crue dans la sueur grasse de la nuit.
Polochon, lui, est déjà loin. Au poste, le sergent Fa laissé passer sans difficulté — l'adjudant Tavait prévenu — et maintenant il se presse par les rues désertes, avec des allures d'image d'Épinal. A l'encontre du philosophe Pyrrhon, Polochon s'étonne de tout. Il admire les balayeurs qui font leur corvée sans contrôle, il se scandalise de voir un garçon boulanger qui, les mains dans ses poches, parle à un lieutenant au coin d'une rue.
Le petit village de Polochon n'est qu'à trois heures de la ville. On prend d'abord pour s'y rendre un tramway mécanique d'intérêt très
local, qui promène tout doucement ses clients à travers champs avec des allures de danseuse javanaise et leur en donne pour leur argent ; puis il ne reste plus que six kilomètres à faire à pied.
Polochon est seul dans le tramway avec une belle dame qui va on ne sait où, et, du coin de l'œil, il la regarde timidement. Son chapeau surtout l'intéresse : une longue plume noire de général qui se balance au-dessus ; un oiseau qui reste là les ailes écartées, fiché dans les fleurs, victime sans doute de sa curiosité ; et ces longs cheveux qui remontent sous la coiffe! Polochon avait oublié toutes ces étranges fantaisies^ et le costume de cette belle dame le ferait bien rire comme un jeune sauvage, s'il ne lui rappelait maintenant le très lointain souvenir des châtelaines du pays.
Le conducteur, après avoir regardé le numéro de régiment collé sur le col de Polochon, brusquement lui tend la main, très attendri :
— Moi aussi, dit-il, j'y suis resté cinq ans.
Polochon le regarde, pris d'une subite sympathie pour ce camarade inconnu, mais il ne trouve pas ses mots et se contente de hocher la tête. Le conducteur, lui aussi, hoche la tête lentement. Pendant dix minutes, les deux
hommes se regardent, les idées ne viennent pas. Et comme, décidément, c'est tout ce que le conducteur trouve à dire sur cette longue période de son existence, il aborde un sujet plus moderne. Fermant un œil, il murmure à l'oreille du pauvre bleu ébahi :
— Vous ne vous embêtez pas, vous, de voyager avec la patronne du 104?
YI L'ENTERREMENT
Le soleil déjà haut sur l'horizon, éclaire les collines rouges et sème sa poussière d'or au long des routes. Tout d'abord, Polochon s'est senti un peu gêné de marcher seul sur le chemin sans l'habituel accompagnement du régiment; puis, petit à petit, ses souvenirs d'autrefois remontant au contact des choses famihères, il en est venu à oublier la caserne et sa personnalité renaît avec la liberté.
Polochon marche vite sur cette route qu'il connaît bien, et déjà, en descendant vers la vallée, il aperçoit au loin le petit clocher pointu de son village, perdu à mi-côte entre les arbres. Tout lui semble un peu rétréci depuis son départ. En bas, ce sont les maisons, gros héris-
sons de chaume couchés entre les haies, et, plus loin, le toit d'ardoises de la mairie-écoleposte-télégraphe, une maison pas plus grosse que ça, malgré ses titres, pas plus grande que celle d'un garde-barrière Polochon se hâte, car il lui semble entendre au loin les cloches de l'église qui commencent à tinter, et la peur le prend d'arriver en retard pour l'enterrement de tante Léocadie^ d'être puni comme le soir à la caserne pour l'appel.
Au bout du pré que longe la route, derrière une petite maison basse que cache une haie, des femmes noires passent et repassent, aïïairéeSj par un petit sentier qui contourne la chaumière, et, sautillant dans l'herbe mouillée de la prairie, les jupes relevées découvrant d'énormes jambes de coton blanc, elles ont l'air de grosses pies. Le noir cru de leurs voiles étonne sur ce fond de grisaille et dans l'air, si léger que les choses toutes pâles, toutes décolorées, semblent dormir au fond de l'eau, on dirait des taches de goudron sur une fresque.
Polochon, lui, se souvient brusquement que là demeurait tante Léocadie, que le monde est là pour l'enterrement, et la soudaine matérialisation de ces idées lui cause quelque peine.
Mais, déjà, ses parents l'entourent : son père
Honorât, puis sa mère; on le pousse dans un petit escalier de bois qui descend de la route à la maison, en contre-bas, et, tout de suite, Polochon comprend qu'il joue un grand rôle ; son arrivée représente celle du traditionnel général aux enterrements de gens riches; on lui serre la main, toutes les condoléances vont vers lui.
Polochon n'a plus peur, sa timidité s'est repliée en escargot sous la coquille de son uniforme; il se contente seulement de prendre un air de circonstance, celui qu'il adopte lorsque le capitaine fait une tbéorie morale dans les chambres : recueilleaient et contrition au dehors, demi-sommeil en dedans.
Une fenêtre basse de la maison a été arrangée en chapelle avec des draps blancs et une croix de papier noir collée dessus. Les restes du papier ont servi à faire des larmes.
Une des chambres de la petite chaumière est remplie de tas noirs assis, surmontés de figures cuites comme des têtes de brioches. Polochon, ébloui par le soleil du dehors, n'y voit pas très clairet serre, à tout hasard, des mains gluantes de sueur et de larmes.
Les chapeaux hauts, en soie de lapin, se hérissent en signe de deuil, et les hommes, gauches
dans leurs vêtements de fête, ont l'air d'être habillés de carton noir.
Enfin, par le sentier qui descend au long de la colline verte, le clergé s'avance et de vieilles tètes, osseuses comme celles des tortues, émergent, en se balançant, des surplis blancs et des dentelles. Deux enfants, plantés sur la route, regardent curieusement d'en haut. Une vieille, dont les talents d'ordonnateur semblent reconnus de tous, range en hâte les assiettes où traînent des branches de buis, distribue des couronnes aux assistants et plante deux bouquets dans les mains de Polochon qui reste inquiet.
Puis, comme la cloche sonne toujours en haut de la colline, les assistants se mettent en marche et la longue procession s'en va lentement par le sentier qui serpente dans les champs parmi les fleurs, baigné par la vie chaude et brutale du soleil d'été.
Un cheval blanc attaché près d'une charrette, sous la voûte blanche d'une carrière, tourne la tête et regarde ; et, comme on traverse le cimetière pour arriver à l'église, le père François, le plus vieux du village maintenant, tout jaune, tout transparent sous le soleil impitoyable, ne peut se retenir d'aller ilairer la fosse qu'on
vient de creuser. Et là, tandis que la foule s'engouffre sous le porche de l'église, il reste seul longtemps, regardant cette terre retournée tout humide encore; il demeure là, hypnotisé par cette glaise fraîchement coupée qui, dans le grand silence de la campagne, remue par instants lorsqu'une racine se détend ou qu'un insecte, surpris dans sa route souterraine brusquement interrompue, roule dans la fosse avec un peu de terre.
A l'église, Polochon trouve d'abord le temps long, mais bientôt la douceur du repos l'envahit. Il sait qu'il n'a qu'à se lever ou à s'asseoir comme les autres. Les enfants de chœur l'amusent, il croit les entendre réciter la théorie et, dans la quiétude de ses pensées, Polochon ne trouve même pas extraordinaire la tonsure du prêtre compliquée de calvitie. Cela lui rappelle si bien la forme réglementaire des grenades qu'il confond les deux choses sans difficulté.
Maintenant de grosses voix d'hommes chantent en chœur, semblant haler une corde en cadence, tandis que la cloche paraît sonner le sonneur plutùt qu'être tirée par lui. Une vieille crache par terre; un vieux, affublé d'un surplis blanc, se mouche devant le cercueil. Le
curé marche lentement, comme un scarabée très antique et les petits cierges clignotants aux courants d'air, avec leurs losanges de couleur collés sur la cire, éclairent doucement les figures du clergé perdues dans des vapeurs d'encens.
Puis tout se ralentit vers la fin : on s'est trop pressé. C'est que les formalités d'entrée au ciel ne sont pas longues pour tante Léocadie : elle était si pauvre ! Pour les riches des villes, qui commettent de nombreux péchés, les messes sont interminables. Cela ne va pas sans difficulté; on ne veut pas les recevoir au ciel, et le clergé doit insister pendant des heures. Il faut des prières, des chants. Les amis que le défunt pouvait avoir à TOpéra viennent montrer leurs belles voix, les dames leurs belles toilettes, pour fléchir le Très-Haut; mais à la campagne, pour de pauvres gens, il suffit de frapper et le paradis s'ouvre aussitôt. Maintenant, tante Léocadie doit être arrivée.
RETOUR D'ENTERREMEiNT
Les cloches ne tintent plus et, du haut de leur clocher, leur besogne finie, elles regardent les gens qui sortent par groupes et se raniment au grand air, comme des brins d'herbe foulés qui se détendent lorsque le passant s'éloigne.
Peu à peu, le cortège reforme ses tronçons épars et, telle une grande couleuvre, se déroule tout autour de l'église pour s'étirer à l'aise^ balançant lentement sa petite tète brune, la bière de sapin mal clouée qui chemine en avant.
Tante Léocadie n'avait pas d'ennemis dans le pays et, comme elle n'avait pas d'argent, elle n'a pas non plus d'héritiers avides pour craindre son réveil ; aussi ne Fa-t-on point emprisonnée
POLOCHON 4 i
dans du chêne et dans du plomb pour qu'elle ne s'échappe pas: à peine seulement quelques planches légères, elle peut bien revenir si cela lui dit, personne ne le regrettera, sa place est toujours là.
Des hommes, accoutumés a de plus rudes travaux, la portent avec des gestes maladroits, osant à peine remuer, ainsi qu'ils font lorsqu'on leur donne à tenir, par hasard, un enfant nouveau-né. On leur a bien mis sur l'épaule de larges bandes rouges avec, au bas, un petit bon Dieu tout doré, tout brodé, aux jambes trop courtes, mais tant d'honneur les écrase. Ils ont la figure impassible des bêtes avec lesquelles ils vivent et, serrés dans leurs habits de fête, ils conservent le regard fixe et résigné d'un animal pris dans un piège.
La fosse est là, toute grande, avec trop de terre rejetée sur les cotés et, parmi les petites croix noires, les hommes se rapprochent pour mieux voir. Maintenant que le curé n'est plus dans son église, on en a moins peur. Au grand soleil, sur la terre qu'ils connaissent bien, les paysans se sentent chez eux. Cette terre jaune est leur parente, leur amie, ils ne la craignent pas comme les gens des villes ; les figures des vieux en ont déjà pris la couleur, car chacun
sait qu'à vivre ensemble on finit par se ressembler.
Seul, le maire — un monsieur fort bien^ ma foi ! — reste un peu gêné et, pour se donner une contenance, fait Tappel de ses doigts perdus dans des gants noirs.
Et comme les premières pelletées de glaise abandonnent brutalement le corps à la terre, Polochon se découvre un cousin qui, sur le bord de la fosse, éclate brusquement en sanglots. Le chagrin lui donne une figure égarée d'alcoolique et ses deux yeux, si bleus qu'on dirait des lumières perdues au matin dans la brume, se plissent tellement qu'ils semblent rire aux larmes. On le soutient, on l'emmène. De vieilles femmes pleurent par contagion, et Polochon, lui aussi, commence à faiblir.
Peu à peu, devant cette tombe, la douceur de la vie l'envahit. Il se sent bien à l'aise, bien au chaud dans sa tunique de soldat ; il se prend de pitié pour cette vieille qui reste là, maintenant, à l'humidité, sous cette terre qu'un fossoyeur piétine. Complaisamment, il fait jouer ses muscles, rajuste son ceinturon, ses gants, et dans son rôle qui, aux yeux des foules, consiste à tuer les autres, il se sent quelque supériorité protectrice vis-à-vis de la mort.
Son uniforme le rend fier, ce modeste uniforme qui, en temps ordinaire, n'est pour lui qu'une marque d'infériorité, prend brusquement une importance qu'il ne soupçonnait pas. Au régiment. Polochon est le dernier, tout au bas de l'échelle ; ici, faute de concurrents, il devient chef des civils. Et puis, si Polochon n'a point, à proprement parler, de grade, tout au moins a-t-ii sur la manche le petit cor de chasse en drap rouge des premiers tireurs. A la caserne, encore, c'est peu de chose ; ici, cela devient un véritable grade et, qui plus est, une marque d'habileté.
Complaisamment, pour bien montrer sa force, il serre à les broyer les mains qui se tendent vers lui, et surtout celle de Blanche, la fille aux Pradier, qui, toute rougissante, passe devant lui.
Puis, ce sont des gens qu'il ne connaît pas, des vieilles ridées qui s'appuient sur leur canne et tournent la tête de côté, tout d'une pièce, pour le saluer ; des jeunes paysannes, débordantes de lait, qui inclinent, d'un geste brusque, leur front où la pommade plaque des cheveux lisses et décolorés ; puis de très vieilles gens qui font un petit discours et racontent à Polochon la façon dont on l'a accouché ; d'autres
l'ont fait sauter sur leurs genoux ; d'autres, enfin, ne le reconnaissent pas et passent à côté de lui en le regardant fixement.
Enfin, comme il ne reste plus personne, toute la famille redescend au village par la petite route bordée de peupliers. Déjà, la mère de Polochon est partie en avant pour préparer la soupe".
Au hasard des sentiers, des groupes de paysans joyeux s'ébattent comme des canards échappés au couteau du cuisinier et qui, rassurés pour quelque temps sur leur propre sort, ne se retournent même plus pour regarder leur compagnon qu'on emmène.
Polochon reste seul avec son père et Lapige, un ex-sergent rengagé, depuis peu retiré au village et que sa situation d'ancien miHtaire force à se montrer en compagnie d'un jeune soldat.
— Vous allez bien vous entendre, fait gaiement le père Polochon que Lapige ahurit chaque jour par le récit de ses pacifiques campagnes.
« Lapige, racontez-lui donc ce que vous avez dit à votre colonel en le quittant !
Mais Lapige fait un geste qui signifie :
— Oh ! tout cela n'a pas grand intérêt, ça ne l'amuserait pas...
Et il ne raconte rien. Il n'ose plus développer ses fantastiques histoires de caserne devant Polochon qui sait à quoi s'en tenir. Polochon, lui non plus, n'ose rien dire, gêné par l'ancien grade de Lapige qui, cependant, sous les vêtements civils^ a perdu tout prestige.
Il règne entre eux quelque gène. Cependant, comme Polochon parle de sa permission, Lapige donne de brefs renseignements.
— Une permission de théâtre? Vous pouvez rentrer avec ça à une heure du matin, on ne vous dira rien.
Puis il s'excuse, prétexte l'heure tardive et s'éclipse.
Polochon reste seul avec son père. Il passe à sa droite et fait des effets de manche, pour bien mettre en vue son cor de chasse. Il s'étonne que son père ne le remarque pas.
Le père Polochon l'a fort bien vu, mais il ne dit rien et demeure perplexe.
A la fin, comme ce doute lui pèse, il interpelle brusquement son fils et, lui montrant le cor de chasse, gloire des bons tireurs :
— Dis donc, fait-il, ça me tracasse un peu; c'est-y donc que t'étais pas censément assez solide pour là-bas, qu'on l'a mis dans la musique?
yiii