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LACS SUISSES

Il fait nuit.

Les fleurs des jardins délavées par Forage s'écroulent en grappes colorées à la lumière crue des globes électriques, et, sous les lampes, dans la tiède soirée d'été, des rondes d'insectes s'organisent. Plus loin, la route s'enfonce dans l'obscurité comme dans un tunnel.

Sans raison, un piano dont l'orage, lui aussi, dut éclaircir la voix, éclate en feux de salve trop métalliques, et une voix impérieuse le lui chante en italien. Mais cela ne va pas et tout s'arrête.

Seul, dans le calme immense, un clapotis d'eau énerve l'ombre en lui effleurant la plante des pieds.

Aux terrasses des villas, des intérieurs violemment éclairés se révèlent avec des dessous rouges et bleus. Très près, un bateau hurle dans la nuit, puis l'on perçoit nettement le bruit lourd des roues qui démarrent dansTeau, suivi d'un long roulement sur le lac.

Des voix claires et puériles, puis des grelots officiels annoncent la nocturne et spectrale apparition d'un irréel omnibus de gare, tout jaune et vide, avec, sur le marchepied, comme une scène du Déluge^ un enlacement de gosses attachés à l'établissement au titre d'acrobates. Mais l'attaque de la diligence a assez duré, et vers le damier noir et blanc de vérandas lumineuses, le piège à voyageurs s'engouti're entre les grosses lanternes dépolies d'une grille d'hôtel.

Au loin, dans la montagne, un bruit profond de cascades s'unit temporairement au grincement d'un store qu'on remonte. Mais qu'est-ce que cela, en comparaison du rire exagéré, exaspérant et prévu, de trois Anglaises parquées dans une salle trop sonore et qui, avec leurs dents, jouent aux osselets?

Un kilomètre, deux kilomètres, la route noire s'enfonce dans la campagne ; puis, insinuante, s'étrangle entre la montagne et le lac, Définiti-

vement, les dernières maisons disparaissent dans l'ombre, pour un changement à vue.

Et, de fait, comme la corniche se recourbe majestueusement sur l'eau, les lumières de la ville réapparaissent bientôt, se baignant dans le lac, en éventail.

Au surplus, le peintre du décor, pour ne point compliquer la machinerie, s'est contenté de figurer tous les plans sur le même écran de soie grise, et ce sont, à l'infini, les nocturnes et imprécises demi-teintes au lavis d'un paysage japonais.

Tout près, les arbres du rivage, en découpures violentes, sont évidemment tracés avec de l'encre de Chine pure, mais, au contact de l'eau, la teinte s'est délavée pour rendre le gris cendré du lac et le gris plus soyeux du ciel.

Soudain, très haut dans le plafond de soie grise, droit au-dessus de la tête, trois étoiles énormes apparaissent isolées, improbables et disproportionnées. Et comme l'aviation n'en est pas encore là et que les rois mages ne travaillent plus, il faut bien en conclure qu'elles sont au service d'un hôtel de premier ordre^ situé au sommet d'un pic, vers le ciel.

Dans le silence profond qui tombe des hauts glaciers, seul sur la berge, en contrebas, un

clapotis d'eau très lent et très doux souligne le grondement sourd et lointain de cascades ignorées. Malheureusement, il faut bien le dire, un chien se nrièle de ce qui ne le regarde pas et hurle sans proportion pour sa propre altitude.

Réveillée par le bruit, une cloche remet tout en place, puis une autre aux sonorités d'orgue, et, en prêtant Foreille, mille bruits sourds et profonds leur répondent.

Très loin, dans la nuit, des horloges tintent clair. Tandis que les hommes sommeillent, leurs esclaves mécaniques veillent et, d'un commun accord, se disent l'heure pour ne pas se tromper. Seulement, on n'y comprend rien.

Dans la nuit, un promontoire se détache seul, maintenant, avec un arbre qui retombe sur le paysage comme une tache d'encre.

Un bonhomme, le marchand de sommeil sans doute, passe au loin sur la route en sifflotant, sa tâche terminée, et l'on entend le bruit de ses pas sur le gravier.

Quelques lueurs phosphorescentes au ciel, puis on ouvre toutes les portes pour balayer et, comme d'un arrosoir, le froid tombe en nappe sur la vallée.

Il faudrait un manque absolu de tact pour ne point comprendre que l'heure de la ferme-

ture est venue. Lasse de se donner en spectacle, la Nature voudrait bien que les derniers promeneurs aillent se couciier pour la laisser se mettre à son aise, comme aux libres temps de la préhistoire.

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